CASSIUS.—Une nuit agréable aux honnêtes gens.
CASCA.—Qui a jamais vu les cieux menacer ainsi?
CASSIUS.—Ceux qui ont vu la terre aussi pleine de crimes. Pour moi, je me suis promené le long des rues, m'exposant à cette nuit périlleuse; et mes vêtements ouverts comme vous le voyez, Casca, j'ai présenté ma poitrine nue à la pierre du tonnerre[18]; et lorsque le sillon bleuâtre entr'ouvrait le sein du firmament, je me plaçais dans la direction de son trait flamboyant.
Note 18:[ (retour) ] Thunder-stone. Shakspeare parle encore ailleurs de cette pierre du tonnerre.
CASCA.—Mais pourquoi tentiez-vous ainsi les cieux! C'est aux hommes à craindre et à trembler quand les dieux tout-puissants envoient en témoignages d'eux-mêmes ces hérauts formidables pour nous épouvanter ainsi.
CASSIUS.—Vous ne savez pas comprendre, Casca; et ces étincelles de vie que devrait renfermer en lui-même un Romain vous manquent, ou vous demeurent inutiles. Vous pâlissez, vous paraissez interdit et saisi de crainte; vous vous abandonnez à l'étonnement en voyant cette étrange impatience des cieux: mais si vous vouliez remonter à la vraie cause et chercher pourquoi tous ces feux, tous ces spectres glissant dans l'ombre; pourquoi ces oiseaux, ces animaux qui s'écartent des lois de leur espèce; pourquoi ces vieillards imbéciles, ces enfants qui prophétisent; pourquoi, de leur règle ordinaire, de leur nature propre, de leur manière d'être préordonnée, toutes ces choses passent ainsi à une existence monstrueuse; alors vous arriveriez à concevoir que le ciel ne leur infuse cet esprit qui les agite que pour en faire des instruments de crainte et nous avertir d'une situation monstrueuse. Maintenant, Casca, je pourrais te nommer un homme semblable à cette effrayante nuit, un homme qui tonne, foudroie, ouvre les tombeaux et rugit comme le lion dans le Capitole, un homme qui de sa force personnelle n'est pas plus puissant que toi ou moi, et qui cependant est devenu prodigieux et terrible comme ces étranges bouleversements.
CASCA.—C'est de César que vous parlez: n'est-ce pas de lui, Cassius?
CASSIUS.—Qui que ce soit, qu'importe? les Romains d'aujourd'hui sont, pour la taille et la force, pareils à leurs ancêtres; mais malheur sur notre temps! les âmes de nos pères sont mortes, et nous ne sommes plus gouvernés que par l'esprit de nos mères; notre joug et notre patience à le souffrir ne font plus voir en nous que des efféminés.
CASCA.—En effet, on prétend que les sénateurs se proposent d'établir demain César pour roi, et qu'il portera sa couronne sur mer, sur terre, partout, excepté ici, en Italie[19].
Note 19:[ (retour) ] Traduction de Voltaire:
Oui, si l'on m'a dit vrai, demain les sénateurs
Accordent à César ce titre affreux de roi;
Et sur terre, et sur mer, il doit porter le sceptre,
En tous lieux, hors de Rome, où déjà César règne.