HORTENSIO.--Petruchio, puisque nous nous sommes avancés si loin, je veux poursuivre sérieusement l'idée que je t'avais jetée d'abord par pure plaisanterie. Je suis en état, Petruchio, de te procurer une femme assez bien pourvue de la fortune, jeune et belle, élevée comme la fille la mieux née; tout son défaut, et c'est un assez grand défaut, c'est qu'elle est intolérablement méchante, acariâtre, bourrue, à un point si terrible que, ma fortune fût-elle bien plus délabrée qu'elle ne l'est, je ne voudrais pas l'épouser, moi, pour une mine d'or.
PETRUCHIO.--Silence, Hortensio: tu ne connais pas l'effet et la vertu de l'or.--Dis-moi le nom de son père, et cela suffit; car je prétends l'attaquer, quand ses clameurs surmonteraient les éclats du tonnerre, lorsque les nuages crèvent en automne.
HORTENSIO.--Son père est Baptista Minola, gentilhomme affable et courtois, et son nom Catherine Minola, fameuse dans Padoue par sa langue grondeuse.
PETRUCHIO.--Oh! je connais son père, quoique je ne la connaisse pas, elle; et il connut beaucoup feu mon père.--Je ne dormirai pas, Hortensio, que je ne la voie; ainsi, permettez que j'en use assez librement avec vous, pour vous quitter brusquement dans cette première entrevue, si vous ne voulez pas m'accompagner jusqu'à sa demeure.
GRUMIO.--Je vous en prie, monsieur, laissez-le suivre son entreprise, tandis qu'il est en humeur. Sur ma parole, si elle le connaissait aussi bien que je le connais, elle jugerait bientôt que les criailleries feraient peu de chose sur lui; elle pourra bien, peut-être, le traiter dix fois de coquin ou autres épithètes semblables. Eh bien! tout cela n'est rien; s'il s'y met une fois, il s'en moquera avec ses réponses adroites. Voulez-vous que je vous dise, monsieur: pour peu qu'elle lui résiste, il lui jettera une figure[17] sur la face, et vous la défigurera si bien qu'elle n'aura pas plus d'yeux pour y voir clair qu'un chat[18]; vous ne le connaissez pas, monsieur.
Note 18: A qui une lumière soudaine fait contracter excessivement la prunelle; un chat ébloui.
HORTENSIO.--Attendez-moi, Petruchio; il faut que je vous accompagne; car mon trésor est enfermé sous la clef de Baptista; il tient entre ses mains le joyau de ma vie, sa fille cadette, la belle Bianca, et il la dérobe à mes regards et aux poursuites de plusieurs autres aspirants, qui sont mes rivaux en amour. En supposant qu'il soit impossible (à cause des défauts que je vous ai exposés) que Catherine soit jamais épousée, Baptista a résolu que jamais homme n'aurait accès auprès de Bianca, que Catherine la méchante n'eût trouvé un mari.
GRUMIO.--Catherine la méchante! c'est, pour une jeune fille, le pire de tous les titres.