CLXXV.--Elle donne à sa maîtresse un grave bonjour avec une voix timide, vrai signe de la modestie. Elle prend un air triste pour être en harmonie avec la tristesse de sa dame (car son visage portait la livrée du chagrin); mais elle n'osa pas lui demander pourquoi ses deux soleils étaient ainsi éclipsés par des nuages, et ses joues humides des larmes de la douleur.

CLXXVI.--De même que la terre pleure quand le soleil est couché, chaque fleur s'humectant comme un oeil attendri, de même la suivante commence à inonder ses yeux de grosses larmes que fait couler la sympathie de ces beaux soleils éclipsés dans le ciel de sa maîtresse. Ils ont éteint leurs clartés dans un océan aux vagues salées, ce qui fait pleurer la suivante comme une nuit d'abondante rosée.

CLXXVII.--Un moment, ces deux charmantes créatures restent immobiles, comme deux aqueducs qui remplissent des citernes de corail. L'une d'elles pleure avec raison, l'autre n'a d'autre motif de pleurer que celui de mêler ses larmes à celles de sa compagne. Ce sexe aimable est souvent porté aux larmes, et s'attriste en cherchant à deviner les douleurs des autres; puis ses yeux s'inondent de larmes, et son coeur se brise.

CLXXVIII.--Les hommes ont des coeurs de marbre, et les femmes des coeurs de cire; c'est pourquoi elles sont formées au gré du marbre. Leur faiblesse est opprimée; elles reçoivent par force les impressions étrangères de la fraude ou de l'adresse. Ne les accusez donc pas d'être les auteurs de leurs vices, pas plus que vous n'accuseriez la cire d'être coupable de méchanceté, parce qu'elle aurait reçu l'empreinte d'un démon.

CLXXIX.--Leur surface, polie comme une riche plaine, est ouverte à tous les petits insectes qui rampent. Chez les hommes, comme dans un bois touffu, sont maints vices endormis dans d'obscures cavernes. A travers des murs de cristal, on aperçoit le moindre fétu. Les hommes peuvent masquer leurs crimes par de farouches et sombres regards; les visages des pauvres femmes sont des livres où elles laissent lire leurs fautes.

CLXXX.--Personne ne déclame contre la fleur flétrie, mais bien contre l'hiver qui l'a fait périr; ce n'est pas ce qui est dévoré, mais ce qui dévore qui mérite le blâme. Oh! ne dites donc pas que c'est la faute des femmes si elles sont exposées aux affronts des hommes; ces coupables et orgueilleux maîtres rendent les faibles femmes dépendantes de leur honte.

CLXXXI.--Vous en avez un exemple dans Lucrèce. Assaillie la nuit par la menace d'une mort prompte et de la honte qui devait s'ensuivre pour elle et son époux, elle vit qu'il y avait tant de dangers dans la résistance, qu'une terreur mortelle se répandit dans tout son corps. Qui ne pourrait violer un corps sans vie?

CLXXXII.--Cependant sa douce patience fit que Lucrèce parla ainsi à sa suivante qui répétait en sa personne la douleur de sa maîtresse: «Ma fille, dit-elle, pourquoi verses-tu ces larmes qui tombent en pluie sur tes joues? Si tu pleures sur mes chagrins, à moi, apprends, douce fille, que j'en retire peu d'avantage: si les larmes pouvaient me secourir, les miennes y auraient réussi.

CLXXXIII.--«Mais, dis-moi...» A ces mots elle s'arrêta, et ne reprit qu'après un profond gémissement. «A quelle heure Tarquin est-il parti?»--«Madame, avant que je fusse levée, répondit la suivante. Ma négligence paresseuse est bien blâmable; cependant je puis m'excuser en disant que je me suis levée avant le jour, et que Tarquin était déjà parti.

CLXXXIV.--«Mais, madame, si votre suivante l'osait, elle vous demanderait la cause de votre tristesse.»--«Silence! reprit Lucrèce, si je te la disais, cette confidence ne la diminuerait pas; car elle est plus cruelle que je ne puis l'exprimer, et l'on peut bien appeler enfer une torture plus déchirante qu'on ne peut dire.