CIII.--Ici, la main d'un auteur s'appuie sur l'épaule de son voisin dont l'oreille masque son nez; là, un autre est rouge et haletant; un troisième qu'on étouffe semble se débattre et jurer; et dans leur rage, on dirait que, sans les paroles douces de Nestor, tous sont prêts à se battre avec le tranchant du glaive.

CCIV.--Tant d'animation animait ce chef-d'oeuvre; l'art était si trompeur et si bien ménagé, que, pour l'image d'Achille, on ne voyait que sa lance tenue par une main armée, tandis que lui-même était laissé derrière, invisible, excepté par la pensée. Une main, un pied; un profil, une jambe ou une tête suffisaient pour faire deviner un personnage.

CCV.--Près des remparts de Troie assiégée, au moment où le fier et brave Hector, son espérance, marchait au combat, on observait maintes mères troyennes, joyeuses de voir leurs jeunes fils manier leurs armes étincelantes; à leur espérance, il se mêlait un je ne sais quoi, semblable à une tache sur un objet brillant, qui ressemblait à une pénible crainte.

CCVI.--Jusqu'aux bords fumants du Simoïs, théâtre des combats, le sang coulait en flots de pourpre qui imitaient le combat, en se choquant entre eux. Leurs vagues se brisaient sur le rivage, et puis se retiraient jusqu'à ce que, se ralliant à d'autres vagues plus nombreuses, elles revinssent mêler leur écume à celle du Simoïs.

CCVII.--C'est sur ce chef-d'oeuvre de peinture que Lucrèce est venue chercher un visage où toutes les douleurs fussent exprimées. Elle en voit plusieurs sillonnés par les soucis; mais aucun où elle reconnaisse l'extrême détresse, si ce n'est celui d'Hécube, fixant ses regards sur Priam, étendu sanglant aux pieds du fier Pyrrhus.

CCVIII.--Le peintre avait retracé en elle les ruines du temps, la beauté flétrie, et les soucis déchirants. Ses joues étaient couvertes de rides et de gerçures; elle ne ressemblait plus à ce qu'elle avait été, son sang bleu s'était noirci dans ses veines. Son corps, privé de son ancienne fraîcheur, pouvait être comparé à un cadavre dans lequel on aurait empoisonné la vie.

CCIX.--C'est sur ce triste fantôme que Lucrèce attache ses yeux, modelant son chagrin sur celui de cette reine déchue, à qui il ne manque rien que les cris et les reproches amers pour maudire ses cruels ennemis. Le peintre n'était pas un dieu pour les lui prêter. Lucrèce s'écrie qu'il a été injuste de lui donner tant de douleur et point de langue pour s'exprimer.

CCX.--«Pauvre instrument privé de son? dit-elle, je dirai tes douleurs avec ma voix plaintive, et je verserai un baume sur la blessure peinte de Priam; je maudirai Pyrrhus qui fut son meurtrier, j'éteindrai avec mes larmes le long incendie de Troie, et avec mon couteau j'arracherai les yeux furieux de tous les Grecs qui sont tes ennemis.

CCXI.--«Montre-moi la prostituée qui commença cette guerre, afin que mes ongles la défigurent. C'est ton impudicité; ô Pâris, insensé! qui attira sur Troie ce poids de colère: ton oeil alluma le feu qui brûle ici; et c'est par le crime de ton oeil que périssent dans Troie le père, le fils, la mère et la fille.

CCXII.--«Pourquoi le plaisir d'un seul homme devient-il le fléau d'un si grand nombre? Que le crime commis par un seul ne retombe que sur la tête de celui qui l'a commis; que les âmes innocentes soient exemptes des malheurs du coupable. Pourquoi l'offense d'un mortel détruirait-elle une ville et deviendrait-elle une offense générale?