SCÈNE II

(Une autre partie de l'île.)

STEPHANO, TRINCULO, CALIBAN les suit tenant une bouteille.

STEPHANO.—Ne m'en parle plus. Quand la futaille sera à sec, nous boirons de l'eau; pas une goutte auparavant. Ainsi, ferme et à l'abordage! Mon laquais de monstre, bois à ma santé.

TRINCULO.—Son laquais de monstre! la folie de cette île les tient! On dit que l'île n'a en tout que cinq habitants: des cinq nous en voilà trois; si les deux autres ont le cerveau timbré comme nous, l'État chancelle.

STEPHANO.—Bois donc, laquais de monstre, quand je te l'ordonne. Tu as tout à fait les yeux dans la tête.

TRINCULO.—Où voudrais-tu qu'il les eût? Ce serait un monstre bien bâti s'il les avait dans la queue.

STEPHANO.—Mon serviteur le monstre a noyé sa langue dans le vin. Pour moi, la mer ne peut me noyer. J'ai nagé trente-cinq lieues nord et sud avant de pouvoir gagner terre, vrai comme il fait jour. Tu seras mon lieutenant, monstre, ou mon enseigne.

TRINCULO.—Votre lieutenant, si vous m'en croyez; il n'est pas bon à montrer comme enseigne11.

Note 11:

TRINCULO.—Your lieutenant, if you list; he's no standard. Standard signifie enseigne, modèle: il signifie aussi un arbre fruitier qui se soutient sans tuteur. M. Steevens croit que la plaisanterie de Trinculo porte sur ce dernier sens du mot standard, et qu'il répond à Stephano que Caliban, trop ivre pour se tenir sur ses pieds, ne peut être pris pour un standard, une chose qui se tient debout (stands). On peut supposer aussi que Trinculo fait allusion à la difformité de Caliban, et dit qu'il ne peut être pris pour un modèle. Quel que soit celui des deux sens qu'a voulu présenter Shakspeare (et peut-être a-t-il songé à tous les deux), l'un et l'autre étaient impossibles à exprimer en français sans rendre la réponse de Trinculo tout à fait inintelligible: on s'est approché autant qu'on l'a pu du dernier.