PROSPERO.—Vous avez l'air ému, mon fils, comme si vous étiez rempli d'effroi. Soyez tranquille. Maintenant voilà nos divertissements finis; nos acteurs, comme je vous l'ai dit d'avance, étaient tous des esprits; ils se sont fondus en air, en air subtil; et, pareils à l'édifice sans base de cette vision, se dissoudront aussi les tours qui se perdent dans les nues, les palais somptueux, les temples solennels, notre vaste globe, oui, notre globe lui-même, et tout ce qu'il reçoit de la succession des temps; et comme s'est évanoui cet appareil mensonger, ils se dissoudront, sans même laisser derrière eux la trace que laisse le nuage emporté par le vent. Nous sommes faits de la vaine substance dont se forment les songes, et notre chétive vie est environnée d'un sommeil.—Seigneur, j'éprouve quelque chagrin: supportez ma faiblesse; ma vieille tête est troublée; ne vous tourmentez point de mon infirmité. Veuillez rentrer dans ma caverne et vous y reposer. Je vais faire un tour ou deux pour calmer mon esprit agité.
FERDINAND ET MIRANDA.—Nous vous souhaitons la paix.
PROSPERO, à Ariel.—Arrive rapide comme ma pensée.—(A Ferdinand et Miranda.) Je vous remercie.—Viens, Ariel.
ARIEL.—Je suis uni à tes pensées. Que désires-tu?
PROSPERO.—Esprit, il faut nous préparer à faire face à Caliban.
ARIEL.—Oui, mon maître. Lorsque je fis paraître Cérès, j'avais eu l'idée de t'en parler; mais j'ai craint d'éveiller ta colère.
PROSPERO.—Redis-moi où tu as laissé ces misérables.
ARIEL.—Je vous l'ai dit, seigneur: ils étaient enflammés de boisson, si remplis de bravoure qu'ils châtiaient l'air pour leur avoir soufflé dans le visage, et frappaient la terre pour avoir baisé leurs pieds; mais toujours suivant leur projet. Alors j'ai battu mon tambour: à ce bruit, comme des poulains indomptés, ils ont dressé les oreilles, porté en avant leurs paupières, et levé le nez du côté où ils flairaient la musique. J'ai tellement charmé leurs oreilles, que, comme des veaux, appelés par le mugissement de la vache, ils ont suivi mes sons au milieu des ronces dentées, des bruyères, des buissons hérissés, des épines qui pénétraient la peau mince de leurs jambes. A la fin, je les ai laissés dans l'étang au manteau de boue qui est au delà de ta grotte, s'agitant de tout le corps pour retirer leurs pieds enfoncés dans la fange noire et puante du lac.
PROSPERO.—Tu as très-bien fait, mon oiseau. Garde encore ta forme invisible. Va, apporte ici tout ce qu'il y a d'oripeaux dans ma demeure: c'est l'appât où je prendrai ces voleurs.
ARIEL.—J'y vais, j'y vais.