POLIXÈNE.—Eh bien! quand cela serait, il est toujours vrai qu'il n'est point de moyen de perfectionner la nature sans que ce moyen soit encore l'ouvrage de la nature. Ainsi, au-dessus de cet art que vous dites ajouter à la nature, il est un art qu'elle crée: vous voyez, charmante fille, que tous les jours nous marions une tendre tige avec le tronc le plus sauvage, et que nous savons féconder l'écorce du plus vil arbuste par un bouton d'une race plus noble; ceci est un art que perfectionne la nature, qui la change plutôt: l'art lui-même est encore la nature.
PERDITA.—Cela est vrai.
POLIXÈNE.—Enrichissez donc votre jardin de giroflées, et ne les traitez plus de bâtardes.
PERDITA.—Je n'enfoncerai jamais le plantoir dans la terre pour y mettre une seule tige de leur espèce, pas plus que je ne voudrais, si j'étais peinte, que ce jeune homme me dît que c'est bien et qu'il ne désirât m'épouser que pour cela.—Voici des fleurs pour vous: la chaude lavande, la menthe, la sauge, la marjolaine et le souci, qui se couche avec le soleil et se lève avec lui en pleurant. Ce sont les fleurs de la mi-été, et je crois qu'on les donne aux hommes d'un certain âge. Vous êtes les très-bienvenus.
CAMILLO.—Si j'étais un de vos moutons, je cesserais de paître et je ne vivrais que du plaisir de vous contempler.
PERDITA.—Allons donc! Hélas! vous deviendriez bientôt si maigre que le souffle des vents de janvier vous traverserait de part en part. (A Florizel.) Et vous, mon bon ami, je voudrais bien avoir quelques fleurs de printemps qui pussent convenir à votre jeunesse; et pour vous aussi, bergères, qui portez encore votre virginité sur vos tiges vierges.—O Proserpine! que n'ai-je ici les fleurs que, dans ta frayeur, tu laissas tomber du char de Pluton! Les narcisses, qui viennent avant que l'hirondelle ose se montrer, et qui captivent les vents de mars par leur beauté; les violettes, sombres, mais plus douces que les yeux bleus de Junon ou que l'haleine de Cythérée; les pâles primevères, qui meurent vierges avant qu'elles puissent voir le brillant Phébus dans sa force, malheur trop ordinaire aux jeunes filles; les superbes jonquilles et l'impériale; les lis de toute espèce, et la fleur de lis en est une; oh! je suis dépourvue de toutes ces fleurs pour vous faire des guirlandes et pour vous en couvrir tout entier, vous, mon doux ami.
FLORIZEL.—Quoi! comme un cadavre?
PERDITA.—Non pas, mais comme un gazon sur lequel l'amour doit jouer et s'étendre; non comme un cadavre, ou du moins pour être enseveli vivant dans mes bras.—Allons, prenez vos fleurs; il me semble que je fais ici le rôle que j'ai vu faire dans les Pastorales de la Pentecôte: sûrement cette robe que je porte change mon humeur.
FLORIZEL.—Ce que vous faites vaut toujours mieux que ce que vous avez fait. Quand vous parlez, ma chère, je voudrais vous entendre parler toujours; si vous chantez, je voudrais vous entendre; vous voir vendre et acheter, donner l'aumône, prier, régler votre maison, et tout faire en chantant; quand vous dansez, je voudrais que vous fussiez une vague de la mer, afin que vous pussiez toujours continuer, vous mouvoir toujours, toujours ainsi, et ne jamais faire autre chose: votre manière de faire, toujours plus piquante dans chaque mouvement, relève tellement tout ce que vous faites, que toutes vos actions réunies sont celles d'une reine.
PERDITA.—O Doriclès! vos louanges sont trop fortes: si votre jeunesse et la pureté de votre sang, qui se montre franchement sur vos joues, ne vous annonçaient pas clairement pour un berger exempt de fraude, j'aurais raison de craindre, mon Doriclès, que vous ne me fissiez la cour avec des mensonges.