SÉBASTIEN.—Crains-tu le contraire, Antonio?
ANTONIO.—Comment t'es-tu partagé? Une pomme, coupée en deux, ne donne pas deux moitiés plus semblables que ces deux créatures. Lequel est Sébastien?
OLIVIA.—Cela tient du prodige!
SÉBASTIEN.—Suis-je présent ici, ou non? Jamais je n'ai eu de frère, et je ne possède pas dans mon essence le privilège de la Divinité, d'être à la fois ici et partout. J'avais une soeur, que l'aveugle fureur des flots a engloutie. (A Viola.) Par charité, quelle parenté avez-vous avec moi? Êtes-vous mon compatriote? Quel est votre nom, votre famille?
VIOLA.—Je suis de Messaline: mon père s'appelait Sébastien: j'avais aussi pour frère un Sébastien: telle était sa physionomie, tels étaient ses habits, lorsqu'il est descendu dans sa tombe humide. Si les esprits peuvent revêtir la forme et les vêtements des vivants, vous venez pour nous effrayer.
SÉBASTIEN.—Je suis un esprit en effet, mais revêtu de ces dimensions matérielles que j'ai puisées dans le sein de ma mère. S'il était vrai que vous fussiez aussi une femme, je laisserais couler mes larmes sur vos joues, et je dirais: Sois trois fois la bienvenue, Viola, la noyée.
VIOLA.—Mon père avait un signe sur le front.
SÉBASTIEN.—Et le mien aussi.
VIOLA.—Et il est mort le jour même que Viola comptait treize années depuis sa naissance.
SÉBASTIEN.—Oh! ce souvenir est vivant dans mon âme! Il finit en effet le cours de sa vie mortelle le jour qui compléta les treize années de ma soeur.