GOBBO.--Je vous en prie, monsieur, levez-vous; je suis certain que vous n'êtes point Lancelot, mon garçon.

LANCELOT.--Je vous en conjure, ne bavardons pas plus longtemps là-dessus. Donnez-moi votre bénédiction. Je suis Lancelot, qui était votre garçon, qui est votre fils, et qui sera votre enfant.

GOBBO.--Je ne puis croire que vous soyez mon fils.

LANCELOT.--Je ne sais qu'en penser: mais je suis Lancelot, le valet du Juif; et je suis sûr que Marguerite, votre femme, est ma mère.

GOBBO.--Oui, en effet, elle se nomme Marguerite: je jurerai que si tu es Lancelot, tu es ma chair, et mon sang. Dieu soit adoré! Quelle barbe tu as acquise! Il t'est venu plus de poil au menton qu'il n'en est venu sur la queue à Dobbin, mon limonier.

LANCELOT.--Il paraîtrait en cela que la queue de Dobbin augmente à rebours; car je suis sûr que la dernière fois que je l'ai vu, il avait plus de poil à la queue que je n'en ai sur la face.

GOBBO.--Seigneur! que tu es changé!--Comment vous accordez-vous ensemble, ton maître et toi? Je lui apporte un présent: comment êtes-vous ensemble aujourd'hui?

LANCELOT.--Fort bien, fort bien. Mais quant à moi, comme j'ai arrêté de m'enfuir de chez lui, je ne m'arrêterai plus que je n'aie fait un bout de chemin. Mon maître est un vrai Juif. Lui faire un présent! Faites-lui présent d'une hart: je meurs de faim à son service: vous pouvez compter mes doigts par le nombre de mes côtes. Mon père, je suis bien aise que vous soyez venu: donnez-moi votre présent pour un monsieur Bassanio, qui fait faire maintenant à ses gens de très-belles livrées neuves: si je ne le sers pas, je courrai tant que Dieu a de terre. O rare bonheur! Tenez, le voici lui-même; adressez-vous à lui, mon père, car je veux devenir Juif, si je sers le Juif plus longtemps.

(Entre Bassanio, suivi de Léonardo et d'autres domestiques.)

BASSANIO.--Vous pouvez l'arranger ainsi;--mais faites si bien diligence, que le souper soit prêt au plus tard pour cinq heures.--Aie soin que ces lettres soient remises. Donne les livrées à faire, et prie Gratiano de venir dans l'instant me trouver chez moi.