BASSANIO.--Toute offense n'engendre pas d'abord la haine.

SHYLOCK.--Comment! voudrais-tu qu'un serpent te piquât deux fois?

ANTONIO.--Faites attention, je vous prie, à ce que c'est que de raisonner avec ce Juif. Vous pourriez aussi bien vous tenir sur le rivage à prier la mer d'abaisser la hauteur de ses marées ordinaires; vous pourriez aussi bien demander au loup pourquoi il a fait bêler la brebis après son agneau; vous pourriez aussi bien demander aux pins des montagnes de ne pas secouer leurs cimes avec bruit, quand ils sont battus par la tempête du ciel. Vous viendriez aussi facilement à bout des plus rudes entreprises, que d'amollir (car qu'y a-t-il de plus rude?) son coeur de Juif. Cessez de lui faire des offres, je vous en conjure; ne tentez plus aucun moyen; mais laissez-moi promptement et simplement, comme il convient, recevoir mon jugement, et le Juif ce qu'il désire.

BASSANIO.--Au lieu de trois mille ducats en voilà six mille.

SHYLOCK.--Chacun de ces six mille ducats fût-il divisé en six parties, et chaque partie fût-elle un ducat, je ne les prendrais pas; je veux qu'on accomplisse les termes du billet.

LE DUC.--Comment espéreras-tu miséricorde, si tu ne fais pas miséricorde?

SHYLOCK.--Quel jugement ai-je à redouter, puisque je ne fais point de mal? Vous avez chez vous un grand nombre d'esclaves, que comme vos ânes, vos chiens et vos mulets, vous employez aux travaux les plus abjects et les plus vils, parce que vous les avez achetés. Irai-je vous dire: rendez-leur la liberté, faites, faites-leur épouser vos héritières? Pourquoi suent-ils sous des fardeaux? Donnez-leur des lits aussi doux que les vôtres. Que leur palais soit flatté par les mêmes mets que le vôtre. Vous me répondez: ces esclaves sont à nous. Je vous réponds de même: la livre de chair que j'exige de lui m'appartient: je l'ai chèrement payée, et je la veux. Si vous me refusez, honte à vos lois! Il n'y a plus aucune force dans les décrets du sénat de Venise.--J'attends que vous me rendiez justice. Parlez: l'aurai-je?

LE DUC.--Mon pouvoir m'autorise à renvoyer l'assemblée, jusqu'à ce que Bellario, savant jurisconsulte, que j'ai mandé ici aujourd'hui pour résoudre cette question, soit arrivé.

SALANIO.--Seigneur, il y a là à la porte un exprès nouvellement arrivé de Padoue, avec des lettres du docteur Bellario.

LE DUC.--Apportez-nous ces lettres, faites entrer le messager.