NÉRISSA.--Ni moi dans le vôtre que je ne revoie la mienne.

BASSANIO.--Chère Portia, si vous saviez à qui j'ai donné la bague, si vous saviez pour qui j'ai donné la bague, si vous pouviez concevoir pour quel service j'ai donné la bague, et avec quelle répugnance j'ai abandonné la bague, lorsqu'on ne voulait recevoir autre chose que la bague, vous calmeriez la vivacité de votre indignation.

PORTIA.--Si vous eussiez connu la valeur de la bague, ou la moitié du prix de celle qui vous a donné la bague, ou combien votre honneur était intéressé à conserver la bague, vous ne vous seriez jamais défait de la bague. Quel homme assez déraisonnable, s'il vous avait plu de la défendre avec quelque zèle, eût eu assez peu d'honnêteté pour exiger une chose qu'on conservait avec un respect religieux? Nérissa m'apprend ce que je dois penser. J'en mourrai; c'est quelque femme qui a ma bague.

BASSANIO.--Non, madame, sur mon honneur, sur ma vie, ce n'est point une femme; c'est un honnête docteur qui n'a pas voulu recevoir de moi trois mille ducats, et qui m'a demandé la bague. Je la lui ai refusée. J'ai eu la constance de le voir se retirer mécontent, lui qui avait défendu la vie de mon plus cher ami. Que vous dirai-je, ma douce amie? Je me suis cru obligé d'envoyer sur ses pas: j'étais assiégé par les remords et la courtoisie; je ne voulais pas laisser sur mon honneur la tache d'une si noire ingratitude. Pardonnez-moi, chère épouse; j'en prends à témoin ces sacrés flambeaux de la nuit; je suis convaincu que, si vous vous y fussiez trouvée, vous m'auriez demandé la bague pour la donner au docteur.

PORTIA.--Ne laissez pas ce docteur approcher de ma maison: puisqu'il possède le bijou que je chérissais, et que vous aviez juré de garder pour l'amour de moi, je deviendrai aussi libérale que vous. Je ne lui refuserai rien de ce qui est en ma puissance; non, ni ma personne, ni le lit de mon époux. Je saurai le reconnaître, j'en suis sûre; ne vous absentez pas une seule nuit; veillez sur moi comme un Argus; si vous y manquez, si vous me laissez seule, par mon honneur, qui m'appartient encore, ce docteur sera mon compagnon de lit!

NÉRISSA.--Et son clerc le mien; ainsi prenez bien garde de m'abandonner à moi-même.

GRATIANO.--Fort bien; faites ce que vous voudrez, mais que je ne l'y trouve pas, car je gâterais la plume du jeune clerc.

ANTONIO.--Je suis le malheureux sujet de ces querelles.

PORTIA.--Ne vous en chagrinez pas, seigneur; vous n'en êtes pas moins le bienvenu.

BASSANIO.--Portia, pardonne-moi ce tort inévitable, et en présence de tous mes amis, je te jure par tes beaux yeux, où je me vois moi-même...