ARTHUR.--Je vous en supplie, madame, prenez patience.

CONSTANCE.--Ah! si toi, qui veux que je prenne patience, si tu étais laid, déshonorant pour le sein de ta mère, couvert de marques désagréables et de taches repoussantes, estropié, imbécile, contrefait, noir, difforme, parsemé de vilaines protubérances et de signes choquants à l'oeil, je ne m'inquiéterais point, je prendrais patience alors, car alors je ne t'aimerais pas, car tu serais indigne de ta haute naissance et ne mériterais pas une couronne. Mais tu es beau, et à ta naissance, cher enfant, la nature et la fortune se sont associées pour te rendre grand. Pour les dons de la nature, tu peux rivaliser avec les lis et les roses à demi épanouies: mais la fortune! Oh! elle est corrompue, changée et séduite par tes ennemis; elle commet adultère à toute heure avec ton oncle Jean; et sa main dorée a entraîné le roi de France à fouler aux pieds le pur honneur des souverains, et à prostituer la majesté royale au service de leurs amours. Oui, le roi de France est l'entremetteur de la fortune et du roi Jean; de la fortune, cette vile courtisane; de Jean, cet usurpateur.--Dis-moi, mon ami, le roi de France n'est-il pas un parjure? Accable-le de paroles de mépris, ou va-t'en, et laisse dans la solitude ces chagrins que je suis seule contrainte de supporter.

SALISBURY.--Pardonnez-moi, madame; je ne puis pas retourner sans vous vers les rois.

CONSTANCE.--Tu le peux, tu le feras; je n'irai point avec toi: j'instruirai mes douleurs à être fières, car le chagrin est fier et fortifie sa victime. Que les rois s'assemblent près de moi, et devant la majesté de ma grande douleur; car ma douleur est si grande, qu'il n'y a plus que la terre vaste et solide qui puisse en soutenir le poids: ici je m'asseois, moi et la douleur; ici est mon trône; dis aux rois de venir se courber devant lui.

(Elle se jette à terre.)

(Entrent le roi Jean, le roi Philippe, Louis, Blanche, Éléonore, le Bâtard et l'archiduc d'Autriche.)

PHILIPPE.--Cela est vrai, ma chère fille; et cet heureux jour sera toujours pour la France un jour de fête. Pour célébrer ce jour, le soleil glorieux s'arrête dans sa course, et, prenant le rôle d'alchimiste, change, par l'éclat de son oeil radieux, la terre maigre et raboteuse en or brillant: le cours de l'année en ramenant ce jour ne le verra jamais que comme un jour sanctifié.

CONSTANCE.--Un jour maudit, et non un jour sanctifié! Qu'a donc mérité ce jour? qu'a-t-il fait pour être ainsi inscrit dans le calendrier en lettres d'or, parmi les hautes marées? Ah! plutôt faites disparaître ce jour de la semaine, ce jour de honte, d'oppression, de parjure: ou, s'il doit encore demeurer, que les femmes grosses prient le ciel de ne pas déposer ce jour-là leur fardeau, de peur qu'un monstre ne vienne tromper leurs espérances; que les matelots ne craignent de naufrage que ce jour-là; qu'il n'y ait de marchés violés que ceux qu'on aura faits ce jour-là; que toutes les choses commencées ce jour-là viennent à mauvaise fin; oui, que la foi elle-même se change en fausseté profonde!

PHILIPPE.--Par le ciel, madame, vous n'aurez point de motif de maudire les heureux résultats de cette journée: ne vous ai-je pas engagé ma majesté royale?

CONSTANCE.--Vous m'avez trompée par un simulacre qui ressemblait à la majesté; mais à l'épreuve et sous la pierre de touche, il s'est trouvé sans valeur. Vous vous êtes parjuré, parjuré! vous êtes venu en armes pour verser le sang de mes ennemis, et maintenant en armes vous fortifiez le leur par le vôtre; cette vigoureuse ardeur de luttes corps à corps, ce rude et menaçant regard de la guerre ont dégénéré en une amitié et une paix fardées, et notre oppression est la base de cette ligue. Armez-vous, armez-vous, cieux, contre ces rois parjures! une veuve vous crie: cieux, soyez-moi un époux! ne permettez point que les heures de ce jour sacrilége laissent finir ce jour en paix; mais avant le coucher du soleil lancez la discorde armée entre ces rois parjures! exaucez-moi, oh! exaucez-moi!