EDMOND seul.—Voilà bien la singulière impertinence du monde! Notre fortune se trouve-t-elle malade, souvent par une plénitude de mauvaise conduite, nous accusons de nos désastres le soleil, la lune et les étoiles, comme si nous étions infâmes par nécessité, imbéciles par une impérieuse volonté du ciel; fripons, voleurs et traîtres, par l'action invincible des sphères; ivrognes, menteurs et adultères, par une obéissance forcée aux influences des planètes; et que nous ne fissions jamais le mal que par la violence d'une impulsion divine. Admirable excuse du libertin, que de mettre ses penchants lascifs à la charge d'une étoile!—Mon père s'arrangea avec ma mère sous la queue du dragon, et ma naissance se trouva dominée par l'Ursa major, d'où il s'ensuit que je suis brutal et débauché. Bah! j'aurais été ce que je suis quand la plus vierge des étoiles du firmament aurait scintillé sur le moment qui a fait de moi un bâtard. (Entre Edgar.)—Edgar! il arrive à point comme la catastrophe d'une vieille comédie. Mon rôle à moi, c'est une mélancolie perfide, et un soupir comme ceux de Tom de Bedlam.—Oh! ces éclipses nous présageaient ces divisions: fa, sol, la, mi[5].

Note 5: [(retour) ]

Il paraîtrait qu'on accordait aux dissonances en musique une sorte d'influence magique, ou au moins mystérieuse. Les moines qui, dans le moyen âge, ont écrit sur la musique, ont dit: Mi contra fa est diabolicus.

EDGAR.—Qu'est-ce que c'est, mon frère Edmond? nous voilà dans une sérieuse contemplation.

EDMOND.—Je rêvais, mon frère, à une prédiction que j'ai lue l'autre jour sur ce qui doit suivre ces éclipses.

EDGAR.—Est-ce que vous vous inquiétez de cela?

EDMOND.—Je vous assure que les effets dont elle parle ne s'accomplissent que trop malheureusement.—Des querelles dénaturées entre les enfants et les parents, des morts, des famines, des ruptures d'anciennes amitiés, des divisions dans l'État, des menaces et des malédictions contre le roi et les nobles, des méfiances sans fondement, des amis exilés, des cohortes dispersées, des mariages rompus, et je ne sais quoi encore.

EDGAR.—Depuis quand êtes-vous devenu sectateur de l'astronomie?

EDMOND.—Allons, allons; quand avez-vous vu mon père pour la dernière fois?

EDGAR.—Eh bien! hier au soir.

EDMOND.—Avez-vous causé avec lui?