LE FOU.—Il n'y aura pas dans ce cas-ci plus de différence de goût entre elles deux qu'entre une pomme sauvage et une pomme sauvage. Saurais-tu me dire pourquoi on a le nez au milieu du visage?

LEAR.—Non.

LE FOU.—Eh! vraiment, c'est pour qu'il y ait un oeil de chaque côté du nez, afin que ce qu'un homme ne peut pas flairer, il puisse le regarder.

LEAR.—C'est moi qui l'ai mise dans son tort[16].

Note 16: [(retour) ]

I did her wrong. Les commentateurs veulent comprendre ces mots dans le sens de je lui ai fait tort, et supposent que Lear, en ce moment, songe à Cordélia; mais rien dans le reste de la scène n'annonce que cette idée se présente à son esprit; elle ne se retrouve même pas une seule fois ensuite, jusqu'au moment où il se réunit à Cordélia: en ce moment, tout occupé de ce qui lui arrive personnellement, il est plus naturel que Lear s'accuse du tort qu'il a eu de tout donner à Gonerille, que de celui d'avoir tout retiré à Cordélia: cette pensée est même en rapport avec ce qu'il vient de lui dire, et si les paroles du fou ne servent pas à diriger les pensées de Lear, du moins peut-on supposer que, dans l'intention du poëte, elles sont quelquefois destinées à les expliquer. Les sentiments et les projets qu'il va exprimer ensuite ne sont qu'une continuation naturelle de cette marche de ses idées; le souvenir de Cordélia n'en serait qu'une interruption, et l'esprit de Lear n'a pas encore donné et ne donnera encore de quelque temps aucun indice du désordre que commencerait à annoncer une pareille incohérence. L'explication donnée par les commentateurs n'aurait qu'une présomption en sa faveur: Shakspeare aurait-il voulu, par ce mot jeté en passant, préparer les remords de Lear quand il retrouvera Cordélia? Le reste de la scène ne rend pas la chose probable. Nous croyons donc donner à ces mots: I did her wrong, un nouveau sens: c'est mot qui l'ai mise dans son tort.

LE FOU.—Peux-tu me dire comment une huître fait son écaille?

LEAR.—Non.

LE FOU.—Ni moi non plus, mais je te dirai pourquoi un limaçon a une maison.

LEAR.—Pourquoi, mon enfant?

LE FOU.—Eh bien! c'est pour y mettre sa tête, et non pas pour l'abandonner à ses filles et laisser ses cornes sans abri.