Une partie de la bruyère où l'on voit une hutte.—L'orage continue.

Entrent LEAR, KENT, LE FOU.

KENT.—Voici l'endroit, mon seigneur. Mon bon seigneur, entrez: une nuit si rigoureuse passée en plein air est trop rude pour les forces de la nature.

LEAR.—Laisse-moi tranquille.

KENT.—Mon bon maître, entrez.

LEAR.—Veux-tu briser mon coeur?

KENT.—Je briserais plutôt le mien. Mon bon seigneur, entrez.

LEAR.—Tu crois que c'est grand'chose que cette tempête mutinée qui nous pénètre jusqu'aux os. C'est beaucoup pour toi; mais là où s'est fixée une plus grande douleur, une moindre se fait à peine sentir. Tu chercherais à éviter un ours; mais si ta fuite te conduisait vers la mer en furie, tu reviendrais affronter l'ours en face. Quand l'âme est libre, le corps est délicat; mais la tempête qui agite mon âme ne laisse à mes sens aucune autre impression que celles qui se combattent au dedans de moi.—L'ingratitude de nos enfants!.... n'est-ce pas comme si ma bouche déchirait ma main pour lui avoir porté la nourriture? Mais je punirai bientôt.—Non, je ne veux plus pleurer.—Par une nuit semblable, me mettre à la porte!—Verse tes torrents, je les supporterai.—Dans une nuit semblable!—O Régane! Gonerille! votre bon vieux père, dont le coeur sans méfiance vous a tout donné!—Oh! c'est de ce côté qu'est la folie; évitons-le, n'en parlons plus.

KENT.—Mon bon seigneur, entrez ici.

LEAR.—Je te prie, entre toi-même; et cherche tes aises. Cette tempête ne me laisse pas le temps de m'arrêter sur des choses qui me feraient bien plus de mal.—Cependant je vais entrer. (Au fou.)—Va, mon enfant, entre le premier.—Va, indigence sans asile!—Allons, entre donc. Je vais prier, et je dormirai après. (Le fou entre.)—Pauvres misérables privés de tout, quelque part que vous soyez, qui endurez les coups redoublés de cet orage impitoyable, comment vos têtes sans abri, vos flancs vides de nourriture, vos haillons ouverts de toutes parts, se défendront-ils contre des temps aussi cruels? Ah! je n'ai pas pris assez de soin de cela! Orgueil somptueux, viens essayer de ce remède; expose-toi à sentir ce que sentent les malheureux, afin d'apprendre à leur jeter tout ton superflu, et à nous montrer les cieux plus justes.