EDGAR.—Un homme de service, vain de coeur et d'esprit: je frisais mes cheveux, je portais des gants à mon chapeau[38]; je servais les ardeurs de ma maîtresse, et commettais avec elle l'acte de ténèbres.—Je proférais autant de serments que de mots, et je me parjurais à la face débonnaire du ciel. J'étais un homme qui s'endormait dans des projets de volupté, et se réveillait pour les exécuter. J'aimais passionnément le vin, les dés avec ardeur; et quant aux femmes, j'avais plus de maîtresses qu'un Turc: faux de coeur, l'oreille crédule, la main sanguinaire, pourceau pour la paresse, renard pour la ruse, loup pour la voracité, un chien dans ma rage, un lion pour saisir ma proie. Ne permets pas que le bruit d'un soulier ou le frôlement de la soie livre ton pauvre coeur aux femmes. Tiens ton pied éloigné des mauvais lieux, ta main des collerettes[39], ta plume des livres des prêteurs, et défie le malin esprit.—Mais toujours à travers l'aubépine souffle la bise aiguë. Elle fait mun... zuum... Ah! non, nenni, dauphin, mon garçon, cesse, laisse-le passer[40].

Note 38: [(retour) ]

On portait à son chapeau ou le gant qu'on avait reçu de sa maîtresse, ou celui qu'un ennemi vous avait jeté comme un gage de combat. Probablement les domestiques des grandes maisons imitaient en cela les manières de leurs maîtres.

Note 39: [(retour) ]

Plackets.

Note 40: [(retour) ]

Ah no nonny, dolphin my boy, my boy sessa; let him trot by. Jargon mêlé d'anglais et de français: c'est le refrain d'une vieille ballade, où l'on suppose que, dans un combat entre les Anglais et les Français, le roi de France ne se souciant pas d'exposer à des hasards trop difficiles la valeur de son fils le dauphin, lui cherche un adversaire dont il puisse triompher facilement. Tous les chevaliers qui se présentent successivement sur le champ de bataille lui paraissent trop forts, et chaque fois il répète le refrain. Enfin il ne trouve pas de meilleur expédient que de faire tenir sur les pieds, à l'aide d'un arbre, un mort contre lequel il envoie le dauphin exercer sa prouesse.

(L'orage continue.)

LEAR.—Tu serais mieux dans ton tombeau qu'ici le corps nu en butte à toutes ces violences du ciel. L'homme est-il donc si peu de chose que cela? Considérons-le bien.—Tu ne dois point de soie aux vers, de peaux aux bêtes sauvages, de parfums à la civette.—Ah! trois de nous ici sont déguisés; toi, tu es la chose comme elle est. L'homme réduit à lui-même n'est autre chose qu'un pauvre animal nu, fourchu comme toi.—Loin de moi, apparences empruntées; allons, défaites-vous.

(Il arrache ses habits.)

LE FOU.—Noncle, je te prie, calme-toi; c'est une mauvaise nuit pour y nager. Maintenant un peu de feu dans une plaine sauvage ressemblerait bien au coeur d'un vieux débauché; une légère étincelle, et le reste du corps glacé.—Regardez, regardez; voici un feu qui marche.

EDGAR.—Oh! c'est le malin esprit Flibbertigibbet; il commence sa course à l'heure du couvre-feu, et rôde jusqu'au premier chant du coq: c'est de lui que viennent la taie et la cataracte; il fait loucher les yeux et donne le bec-de-lièvre; il jette la nielle sur le froment et endommage le pauvre enfant de la terre.

Saint Withold parcourut trois fois la plage;