GLOCESTER.—Mon bon ami, je te conjure, prends-le dans tes bras: je viens d'entendre un complot pour le mettre à mort. Il y a ici une litière toute prête: porte-le dedans, et conduis-le promptement vers Douvres, ami, où tu trouveras un bon accueil et des protecteurs. Enlève ton maître: si tu diffères seulement d'une demi-heure, lui, toi et quiconque osera prendre sa défense, êtes assurés de périr.—Prends-le, prends-le, et suis-moi. Je vais le conduire en peu d'instants au lieu où j'ai tout fait préparer.
KENT.—La nature épuisée s'est assoupie. Le sommeil aurait pu remettre quelque baume dans tes organes blessés. Si les circonstances ne le permettent pas, ta guérison sera difficile. (Au fou.) Allons, aide-moi à porter ton maître; il ne faut pas que tu restes en arrière.
GLOCESTER.—Allons, allons, partons.
(Sortent Kent, Glocester et le fou, emportant le roi.)
EDGAR.—Quand nous voyons nos supérieurs endurer les mêmes maux que nous, à peine conservons-nous quelque amertume sur nos misères. Celui qui souffre seul souffre surtout dans son âme, en laissant derrière lui des êtres libres et le spectacle du bonheur. Mais l'âme surmonte bien plus facilement la douleur, quand le malheur a des compagnons, et que l'on souffre en société. Que mes peines me semblent maintenant légères et supportables, quand je vois le roi incliné sous le même poids qui me fait courber. Il a des enfants comme moi j'ai un père.—Tom, pars; sois attentif à ces grands événements, et découvre-toi quand l'opinion trompeuse qui te flétrit de ses injurieuses pensées, détruite à bon droit par tes actions, rapportera son jugement et reconnaîtra ton innocence. Arrive ce qui pourra cette nuit, si du moins le roi se sauve!—Cachons-nous, cachons-nous.
(Il sort.)
SCÈNE VII
Un appartement du château de Glocester.
Entrent CORNOUAILLES, RÉGANE, GONERILLE, EDMOND, DES DOMESTIQUES.
CORNOUAILLES, à Gonerille.—Partez promptement; allez trouver le duc votre époux, et montrez-lui cette lettre. L'armée française est débarquée. Qu'on cherche ce traître de Glocester.