LE DUC.—Seigneur Valentin, où allez-vous si vite?
VALENTIN.—Sous le bon plaisir de Votre Grâce, il y a un messager qui m'attend pour porter mes lettres à mes amis, et je vais les lui remettre.
LE DUC.—Sont-elles de grande conséquence?
VALENTIN.—Je n'y parle que de ma santé et de mon bonheur à votre cour.
LE DUC.—Oh! alors, peu importe! restez un moment avec moi. J'ai à vous parler de quelques affaires qui me touchent de près, et pour lesquelles je vous demande le secret. Vous n'ignorez pas que j'ai désiré de marier ma fille au seigneur Thurio, mon ami.
VALENTIN.—Je le sais, mon prince, et sûrement cette alliance serait aussi riche qu'honorable; d'ailleurs ce gentilhomme est plein de vertu, de générosité, de mérite et de qualités dignes d'une femme telle que votre charmante fille. Votre Altesse ne peut-elle lui persuader de l'aimer?
LE DUC.—Non, croyez-moi, Silvie est capricieuse, dédaigneuse, mélancolique, fière, désobéissante, opiniâtre, sans respect pour moi, ne se souvenant jamais qu'elle est ma fille, et n'ayant pas la crainte qu'elle devrait avoir pour son père; et je puis vous dire que son orgueil, en m'ouvrant les yeux, a éteint toute ma tendresse pour elle; et lorsque j'aurais dû penser que le reste de mes vieux jours serait charmé par sa tendresse filiale, je suis résolu à me remarier et à l'abandonner à qui voudra s'en charger;—que sa beauté lui serve de dot, puisqu'elle fait si peu de cas de son père et de ses biens.
VALENTIN.—Et dans tout cela, seigneur, que voudriez-vous que je fisse?
LE DUC.—Il y a ici à Milan, monsieur, une femme que j'affectionne, mais elle est prude, réservée, et fait peu de cas de l'éloquence de ma vieillesse. Je voudrais donc être aidé de vos leçons (car il y a longtemps que j'ai oublié la manière de faire la cour, et d'ailleurs la mode est changée); dites-moi comment et de quelle manière je dois m'y prendre pour plaire à ses yeux brillants comme le soleil.
VALENTIN.—Si vos paroles ne peuvent rien sur elle, gagnez son coeur à force de présents. Les joyaux muets émeuvent souvent, dans leur silence, l'âme d'une femme bien plus que les plus beaux discours.