JULIE.—Et elle vous en remerciera, si jamais vous pouvez la connaître. Vertueuse Silvie! qu'elle est douce et belle! J'espère que les feux de mon maître se refroidiront, puisqu'elle prend tant d'intérêt au sort de ma maîtresse. Hélas! comme un coeur amoureux cherche lui-même à se faire illusion! Voici son portrait; que je le voie. Je crois que ma figure, si j'étais parée aussi, serait tout aussi agréable que la sienne; et cependant le peintre l'a un peu flattée, à moins que je ne me flatte pas trop moi-même. Sa chevelure est cendrée, la mienne est blonde comme l'or; si c'est là l'unique cause de son changement, je me procurerai des cheveux de la couleur des siens; ses yeux sont gris comme le verre, les miens le sont aussi. Oui, mais elle a le front très-bas, le mien est élevé. Qu'y a-t-il donc qui plaise en elle, que je ne puisse trouver aussi aimable en moi, si ce fol Amour n'était pas un dieu aveugle? Ombre de toi-même, allons, emporte cette ombre ennemie: c'est ta rivale. O toi, image insensible, tu seras adorée, baisée, aimée, idolâtrée, et s'il avait quelque sens commun dans son idolâtrie, il aurait ma personne au lieu d'un portrait. Je veux bien te traiter à cause de ta maîtresse, qui m'a traitée aussi avec bonté; autrement, je le jure par Jupiter, j'aurais effacé tes yeux inanimés, pour t'enlever l'amour de mon maître.
(Elle sort.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I
Milan.—Une abbaye.
ÉGLAMOUR seul.
ÉGLAMOUR.—Le soleil commence à dorer l'occident, et bientôt voici l'heure où Silvie doit me venir joindre à la cellule du frère Patrice. Elle n'y manquera pas; car les amants ne manquent à l'heure que pour la devancer, tant ils sont empressés. Mais la voici. (Entre Silvie.) Madame, je vous souhaite une heureuse soirée.
SILVIE.—Amen! amen! Hâtons-nous, cher Églamour; sortons par la poterne de la muraille du monastère. Je crains d'être suivie par quelques espions.
ÉGLAMOUR.—Ne craignez rien. La forêt n'est qu'à trois lieues d'ici; si nous pouvons la gagner, nous sommes en sûreté.