ISABELLE.—Et cependant prouvez quelque pitié.
ANGELO.—Je la prouve surtout en prouvant la justice, car alors j'ai pitié d'hommes que je ne connais pas, et qu'un crime pardonné aujourd'hui empoisonnerait dans la suite; je fais justice à un homme qui, payant pour une action criminelle, ne vivra plus pour en commettre une seconde. N'insistez plus: votre frère mourra demain; il faut vous résigner.
ISABELLE.—Ainsi, il faut que vous soyez le premier qui prononciez cette sentence, et lui le premier qui la subisse: oh! il est beau d'avoir la force d'un géant; mais c'est une tyrannie d'en user comme un géant.
LUCIO.—Bien dit.
ISABELLE.—Si les grands de la terre pouvaient tonner comme Jupiter, jamais Jupiter ne serait en paix; le plus pauvre petit officier occuperait sans cesse son ciel à tonner; on n'entendrait que le tonnerre.—Ciel miséricordieux! toi, tu fendras plutôt des traits sulfureux de ta foudre le chêne noueux et rebelle à la cognée, que le doux myrte; mais l'homme, l'homme orgueilleux, revêtu d'une autorité d'un moment, lui qui connaît le moins ce dont il est le plus sûr, son existence fragile comme le verre, il se plaît comme un singe en fureur à des actions si extravagantes à la face du ciel, qu'il fait pleurer les anges, qui, s'ils étaient sujets aux mêmes caprices que nous, riraient à en devenir mortels.
LUCIO.—Oh! serrez-le de près, serrez-le de près, jeune fille, il s'adoucira. Il se rend déjà; je m'en aperçois.
LE PRÉVÔT.—Prions le ciel qu'elle vienne à bout de le fléchir!
ISABELLE.—Nous ne pouvons nous peser dans la balance avec notre frère; les grands ont le privilége de badiner avec les saints; c'est en eux saillie d'esprit; chez leurs inférieurs, c'est une odieuse profanation.
LUCIO.—Vous êtes dans le bon chemin, jeune fille; appuyez.
ISABELLE.—Ce qui n'est qu'un mot d'humeur chez le général devient, dans la bouche du soldat, un vrai blasphème.