BRABANTIO.—Moi, j'avais bien besoin des vôtres. Que Votre Grandeur me pardonne; ce n'est point ma place ni aucun avis de l'affaire qui vous rassemble, qui m'ont fait sortir de mon lit: l'intérêt public n'a plus de prise sur mon âme. Ma douleur personnelle est d'une nature si démesurée et si violente, qu'elle engloutit et absorbe tout autre chagrin, sans cesser d'être toujours la même.

LE DUC.—Quoi donc? et de quoi s'agit-il?

BRABANTIO.—Ma fille! ô ma fille!

SECOND SÉNATEUR.—Quoi! morte?

BRABANTIO.—Oui, pour moi; elle m'est ravie; elle est séduite, corrompue par des sortiléges et des philtres achetés à des charlatans. Car une nature qui n'est ni aveugle, ni incomplète, ni dénuée de sens, ne pourrait s'égarer de la sorte si les piéges de la magie...

LE DUC.—Quel que soit l'homme qui, par ces manoeuvres criminelles, ait privé votre fille de sa raison, et vous de votre fille, vous lirez vous-même le livre sanglant des lois; vous interpréterez à votre gré son texte sévère; oui, le coupable fût-il notre propre fils.

BRABANTIO.—Je remercie humblement Votre Grandeur: voilà l'homme, ce More, que vos ordres exprès ont, à ce qu'il paraît, mandé devant vous pour les affaires de l'État.

LE DUC ET LES SÉNATEURS.—Nous en sommes désolés.

LE DUC, à Othello.—Qu'avez-vous à répondre pour votre défense?

BRABANTIO.—Rien; sinon que le fait est vrai.