LA PRINCESSE.--Vous appelez vertu ce qui n'en est pas une; vous auriez dû dire vice, car jamais la vertu n'a l'effet de faire violer les serments des hommes. Par mon honneur virginal, aussi pur que le lis encore intact, je proteste que, quand on me ferait souffrir les plus horribles tourments, je ne consentirais jamais à accepter un asile dans votre palais, tant j'abhorre d'être cause qu'on viole des serments faits au ciel avec sincérité.
LE ROI.--Oh! vous avez mené ici une vie solitaire et triste, sans voir le monde, sans recevoir la moindre visite; et c'est une honte pour nous.
LA PRINCESSE.--Non pas, seigneur; il n'en est pas ainsi, je vous le jure. Nous avons eu ici des divertissements et des amusements fort agréables. Il n'y a pas encore longtemps qu'une troupe de Russes vient de nous quitter.
LE ROI.--Comment, madame, des Russes?
LA PRINCESSE.--Oui, d'honneur, seigneur; de braves galants, pleins de politesse, tout brillants de magnificence.
ROSALINE.--Madame, dites la vérité.--Ce portrait ne leur ressemble pas, seigneur. C'est par politesse, et pour se conformer au ton de nos jours, que la princesse leur donne un éloge qu'ils ne méritent pas. Il est bien vrai que nous quatre nous avons été abordées par quatre galants en habits russes; ils sont restés ici une heure, et ont beaucoup parlé; mais pendant toute cette heure, seigneur, nous n'avons pas eu le bonheur de leur entendre dire un mot heureux. Je n'ose pas les appeler des fous, mais ce que je crois, c'est que quand ils ont soif, il y a des fous qui auraient bien envie de boire.
BIRON.--Cette plaisanterie me sèche le gosier à moi.--Ma belle, ma charmante, votre esprit tourne la sagesse en folie: lorsque nos yeux veulent saluer l'oeil enflammé des cieux, à force de lumière nous perdons la lumière; votre talent est éblouissant comme lui; auprès de votre sagesse, la sagesse d'autrui ne paraît que folie; et ce qu'il y a de plus riche nous paraît pauvreté.
ROSALINE.--Ce que vous dites annonce que vous êtes riche et sage; car à mes yeux...
BIRON.--Je suis un fou, dénué de tout, n'est-ce pas?
ROSALINE.--Si ce n'est que vous prenez ce qui vous appartient, il serait mal à vous de m'arracher les paroles de la bouche.