JULIETTE.—Quel démon es-tu, pour me tourmenter ainsi? L'horrible enfer devrait seul retentir des hurlements d'un pareil supplice. Roméo s'est-il tué lui-même? Dis seulement oui, et ce simple monosyllabe oui renfermera plus de poison que l'oeil empoisonné du basilic. L'existence de ce oui[54] terminera la mienne; ou ferme ces yeux qui me répondent oui, ou s'il est mort dis oui, et s'il ne l'est pas dis non: qu'un mot bien court décide de mon bonheur ou de mon malheur.
Note 54: [(retour) ]
Juliette joue sur le mot I, qui signifiait alors également moi et oui, I pour yes.
LA NOURRICE.—J'ai vu la blessure, je l'ai vue de mes yeux, Dieu me pardonne! là, sur sa mâle poitrine. Un pauvre cadavre, un pauvre cadavre tout sanglant, pâle, pâle comme les cendres, tout souillé de sang, d'un sang tout noir. A cette vue je me suis évanouie.
JULIETTE.—Oh! manque, mon coeur! Pauvre banqueroutier, manque pour toujours[55]; emprisonnez-vous, mes yeux; ne jetez plus un seul regard sur la liberté. Terre vile, rends-toi à la terre; que tout mouvement s'arrête, et qu'une même bière presse de son poids et Roméo et toi.
Note 55: [(retour) ]
O break my heart, poor bankrupt, break at once; break signifie se briser et faire banqueroute.
LA NOURRICE.—O Tybalt, Tybalt! le meilleur ami que j'eusse! O aimable Tybalt, honnête cavalier, faut-il que j'aie vécu pour te voir mort!
JULIETTE.—Quelle est donc cette tempête qui souffle ainsi dans les deux sens contraires? Roméo est-il tué, et Tybalt est-il mort? Mon cousin chéri et mon époux plus cher encore? Que la terrible trompette sonne donc le jugement universel. Qui donc est encore en vie, si ces deux-là sont morts?
LA NOURRICE.—Tybalt est mort, et Roméo est banni: Roméo, qui l'a tué, est banni.
JULIETTE.—O Dieu! la main de Roméo a-t-elle versé le sang de Tybalt?
LA NOURRICE.—Il l'a fait, il l'a fait! O jour de malheur! il l'a fait!