LXX

Ce n'est pas ta faute si on te blâme. La beauté a toujours servi de but à la calomnie. L'ornement de la perfection est le soupçon, corbeau qui traverse l'air le plus pur des cieux. Ainsi sois seulement vertueux; la calomnie ne fait que prouver ton mérite recherché par le temps; car le chancre du vice s'attaque toujours aux boutons les plus parfumés, et ton printemps se présente dans toute sa fleur et toute sa pureté. Tu as traversé les embûches de la jeunesse sans être assailli, ou en restant vainqueur. Cependant cet éloge ne peut pas être assez à ton honneur pour enchaîner l'envie qui grandit toujours. Si quelque soupçon de mal ne voilait pas ton éclat, tu régnerais seul sur tous les coeurs.

LXXI

Quand je serai mort, ne pleurez pas plus longtemps que vous n'entendrez retentir le sombre glas funèbre, annonçant au monde que j'ai quitté ce vilain monde pour aller vivre avec de vilains vers. Si vous lisez ces vers, ne vous rappelez pas qui les a écrits. Je vous aime tant, que je voudrais être banni de vos chères pensées plutôt que de vous rendre triste en pensant à moi. Ou bien, dis-je, si vous regardez ces vers quand je serai peut-être mélangé à l'argile, ne répétez même pas mon pauvre nom; mais laissez votre amour passer avec ma vie, de peur que le sage monde, s'enquérant de vos gémissements, ne se moque de vous à mon sujet quand je n'y serai plus.

LXXII

Oh! de peur que le monde ne prenne à tâche de vous faire énumérer quel mérite je pouvais avoir pour que vous conserviez de l'affection pour moi après ma mort, mon ami bien-aimé, oubliez-moi tout à fait, car vous ne pourriez pas prouver qu'il y eût en moi quelque chose digne de vous, à moins que vous n'inventassiez quelque pieux mensonge, afin de faire pour moi plus que mon propre mérite, en accumulant sur le pauvre mort plus d'éloges que la vérité avare n'en voudrait accorder, de peur que votre fidèle amour ne soit convaincu de fausseté en parlant bien de moi par affection en dépit de la vérité; que mon nom soit enterré avec mon corps et ne survive pas pour vous faire honte, ainsi qu'à moi, car j'ai honte de ce que je produis, et vous devriez avoir honte aussi d'aimer des choses qui ne valent rien.

LXXIII

Tu vois en moi le temps de l'année où il ne reste sur les branches qui tremblent de joie que des feuilles jaunies, en petit nombre, point du tout peut-être, choeurs nus et délabrés où chantaient naguère de gentils oiseaux. Tu vois en moi le crépuscule de ce qui reste du jour lorsqu'il disparaît à l'occident après le coucher du soleil, et que peu à peu la sombre nuit, seconde édition de la mort, efface tout à fait pour tout plonger dans le repos. Tu vois en moi les dernières lueurs de ce qui reste d'un feu qui brûle au milieu des cendres de sa jeunesse comme sur le lit de mort où il va expirer consumé par ce qui le nourrissait naguère. Tu vois tout cela, et ton amour, en devient plus ardent pour aimer ce que tu seras obligé de quitter tout à l'heure.

LXXIV

Mais sois content, lorsque cette arrestation terrible contre laquelle il n'y a point de garantie viendra à m'entraîner, ma vie laissera dans ces lignes quelque intérêt, qui te restera en souvenir de moi. Quand tu repasseras ceci, tu repasseras la part de mon être qui t'était consacrée. La terre ne peut avoir que la terre, qui lui appartient; mon âme est à toi, c'est ce qu'il y a de meilleur en moi; tu n'auras donc perdu que le rebut de ma vie, la proie des vers, par la mort de mon corps, misérable conquête du couteau d'un scélérat, trop vile pour en conserver la mémoire. Il ne vaut que par ce qu'il contient, et ce qu'il contient, c'est ce qui te reste.