XC
Maintenant déteste-moi si tu veux, maintenant si tu dois me détester un peu, pendant que le monde est disposé à contrarier mes désirs, fais alliance avec la fortune ennemie, fais-moi plier, et n'arrive pas en arrière-garde comme dernière perte. Ah! quand mon coeur aura échappé à cette douleur, ne viens pas sur les derrières d'un malheureux vaincu; ne donne pas un lendemain pluvieux à une nuit agitée, pour faire tienne une ruine décidée. Si tu me veux quitter, ne me quitte pas le dernier, quand tous les autres petits chagrins m'auront porté leur coup, mais viens au début, afin que je goûte dès l'abord les dernières extrémités de la puissance de la fortune; alors d'autres séries de douleurs, qui me semblent maintenant des douleurs, ne seront plus rien auprès de ta perte.
XCI
Les uns se font gloire de leur naissance, les autres de leur habileté; d'autres de leur richesse, d'autres de leur force corporelle; d'autres encore de leurs vêtements, quoique la nouvelle coupe soit peu heureuse; d'autres enfin de leurs faucons ou de leurs lévriers, ou de leur cheval; et chaque caprice a son plaisir spécial, qui l'enchante plus que tout le reste; mais ces détails ne me touchent guère; je mets tous mes biens en un seul. Ton amour vaut mieux pour moi qu'une haute naissance; pour moi, il est plus riche que la richesse, plus glorieux que les vêtements précieux, plus charmant que ne le sont des faucons ou des chevaux. En te possédant, je me vante de posséder l'orgueil de tous les hommes. Malheureux en ceci seulement, c'est que tu peux m'enlever tout cela, et me rendre parfaitement misérable.
XCII
Mais fais tout ce que tu pourras pour te dérober à moi, jusqu'au terme de ma vie je suis assuré de te posséder, et la vie ne durera pas pour moi plus que ton amour, car elle dépend de cet amour. Je n'ai donc pas à craindre la pire des souffrances, puisque ma vie doit finir avec la moindre. Je sais qu'un état meilleur que celui qui dépend de ton caprice m'est réservé. Tu ne saurais me troubler par ton esprit inconstant, puisque ma vie repose sur ta révolte. Oh! quel bonheur est le mien, heureux d'avoir ton amour, heureux de mourir! Mais qu'y a-t-il d'assez complétement beau pour ne pas craindre une souillure? Tu peux me trahir, sans que j'en sache rien.
XCIII
Je vivrai donc ainsi, supposant que tu es fidèle, comme un mari trompé. Le visage de l'amour pourra me sembler toujours le même, quoiqu'il soit changé de nouveau; tes regards seront pour moi, ton coeur sera ailleurs: car la haine ne peut vivre dans tes yeux, de sorte que je ne pourrai apercevoir ton changement à mon égard. Souvent l'histoire d'un coeur faux est écrite dans un regard, dans une moue, dans un air sombre, dans des rides bizarres; mais en te créant le ciel a voulu que le doux amour demeurât à jamais sur ton visage; quels que soient tes pensées ou les mouvements de ton coeur, tes yeux ne parlent jamais que de douceur. Combien ta beauté devient semblable à la pomme d'Ève, si ta douce vertu ne répond pas à l'apparence!
XCIV
Ceux qui ont le pouvoir de faire du mal et qui ne veulent pas faire ce dont ils semblent le plus capables, qui émeuvent les autres et restent eux-mêmes comme un bloc de marbre, indifférents, glacés, et lents à la tentation, héritent avec justice des grâces du Ciel et savent épargner les richesses de la nature; ils sont maîtres et seigneurs de leurs visages, les autres ne sont que les intendants de leur mérite. La fleur de l'été est douce pour l'été, quoique pour elle-même elle ne fasse que vivre et mourir; mais si cette fleur devient une vile infection, la plus vile mauvaise herbe la surpasse en dignité; car les plus douces choses deviennent parfois les plus amères; les lis qui empestent ont une bien plus mauvaise odeur que les mauvaises herbes.