CXX
Je suis bien aise aujourd'hui que vous ayez été jadis si froide à mon égard, et il faut que je me courbe sous le poids de ma faute, en souvenir du chagrin que je ressentis alors, à moins que mes nerfs ne soient d'airain ou d'acier martelé. Car si ma froideur vous a autant fait souffrir que j'ai souffert jadis de la vôtre, vous avez dû passer votre temps en enfer. Et moi, tyran que je suis, je n'ai pas songé à peser ce que m'avait autrefois coûté votre crime. Oh! si votre nuit de douleur m'avait rappelé combien le vrai chagrin déchire le coeur, et si je vous avais offert, comme vous me l'offrîtes alors, l'humble onguent qui guérit les coeurs blessés! mais votre faute d'autrefois m'est un gage. La mienne paye la rançon de la vôtre, et la vôtre doit payer ma rançon.
CXXI
Il vaut mieux être vil que d'être estimé vil, si, lorsqu'on ne l'est pas, on vous reproche de l'être; le plaisir le plus légitime est condamné quand il est jugé, non sur notre sentiment, mais sur celui des autres. Car pourquoi les regards traîtres et faux des autres viendraient-ils troubler mon sang généreux? Ou pourquoi y a-t-il, autour de mes faiblesses, des espions plus faibles encore qu'elles, et qui trouvent mal ce que je crois bien? Non, je suis ce que je suis, et ceux qui mesurent mes fautes me prêtent leurs propres erreurs: je puis être droit, quoiqu'ils soient eux-mêmes de travers: il ne faut pas envisager mes actes par leurs méchantes pensées; à moins qu'ils ne soutiennent ce mal général, que tous les hommes sont mauvais, et qu'ils triomphent dans leur perversité.
CXXII
Les tablettes que tu m'as données, sont gravées dans mon esprit avec un souvenir durable qui subsistera bien au delà du temps présent, de ce rang insignifiant, et jusqu'à l'éternité: ou du moins aussi longtemps que la nature laissera subsister mon esprit et mon coeur, jusqu'à ce qu'ils abandonnent au triste oubli leur part de toi, ton souvenir ne pourra jamais s'effacer. Ces pauvres tablettes n'en sauraient contenir autant, et je n'ai pas besoin de porter en compte ton précieux amour; aussi ai-je eu l'audace de les donner à d'autres, pour me confier à des tablettes plus capables de le recevoir: garder un objet destiné à me faire souvenir de toi, ce serait faire entendre que je pourrais t'oublier.
CXXIII
Non! Tu ne pourras te vanter, oh! temps, de ce que je change: les pyramides construites avec un art nouveau, n'ont pour moi rien de nouveau, ni de singulier: elles ne sont qu'une autre forme d'un ancien spectacle. Le temps est court pour nous, aussi nous admirons ce que tu nous présentes d'ancien; et nous préférons croire que cela est né suivant notre fantaisie plutôt que de croire que nous l'avons déjà entendu raconter. Je te porte un défi à toi dans tes annales; le présent ni passé n'ont rien qui me surprennent; car tes récits mentent comme ce que nous voyons nous-mêmes: ta constante précipitation grandit ou diminue les objets; voici ce dont je fais voeu, et ce qui durera à jamais, c'est que je serai fidèle, en dépit de ta faux et de toi.
CXXIV
Si mon précieux amour n'était que l'enfant de la grandeur, la Fortune pourrait renier cet enfant bâtard, aussi sujet à l'amour ou à la haine du Temps que de l'ivraie cueillie au milieu de l'ivraie, ou des fleurs parmi d'autres fleurs. Mais non, il a grandi loin des accidents du sort; il ne souffre pas au milieu d'une pompe souriante, il ne succombe pas aux coups du sombre mécontentement, selon que la mode l'y invite; il ne craint pas la politique, cette hérétique qui fait son oeuvre dans un bail d'heures rapides, mais il reste debout, suprême politique, qui ne grandit pas avec la chaleur, et que ne sauraient noyer les orages. J'en prends à témoin ces fous du temps, qui meurent pour le bien, après avoir vécu pour le crime.