Peux-tu dire, ô cruelle, que je ne t'aime pas, lorsque je prends parti avec toi contre moi-même? Est-ce que je ne pense pas à toi, quand par excès d'amour, pour toi qui me tyrannises, j'oublie que je suis moi-même. Si tu détestes quelqu'un, est-ce que je l'appelle mon ami? Si tu es courroucée, est-ce que je fais des courbettes à l'objet de ton courroux? Et même quand tu es irritée contre moi, est-ce que je ne me châtie pas moi-même par des plaintes continuelles? Quel mérite est-ce que je trouve en moi, qui me pousse à mépriser ton service, quand toutes mes meilleures qualités adorent tes défauts, et ne font qu'obéir au mouvement de tes yeux? Mais, mon amour, continue à haïr, car maintenant je connais ton sentiment; tu aimes ceux qui peuvent voir, et moi, je suis aveugle.

CL

Oh! qui t'a donné ce pouvoir merveilleux par lequel tu gouvernes mon coeur, à force de défauts? Comment peux-tu faire mentir mes yeux, et me faire jurer que ce qui est brillant ne pare pas le jour? Comment peux-tu tellement orner ce qui est mal que dans tes actions les plus coupables, il se trouve toujours une force et une habileté qui font qu'à mes yeux tes plus grands défauts valent mieux que les plus belles qualités? Qui t'a appris à me contraindre de t'aimer davantage? Plus j'apprends et plus je vois de justes motifs de te haïr. Oh! quoique j'aime ce que les autres abhorrent, auprès des autres tu ne devrais pas abhorrer ma condition: si ton indignité a fait naître en moi l'amour, je suis d'autant plus digne d'être aimé par toi.

CLI

L'amour est trop jeune pour savoir ce que c'est que la conscience; et cependant qui ne sait que la conscience est née de l'amour? Ainsi, belle trompeuse, ne me reproche pas mes fautes, de peur que ta charmante personne n'ait à s'en reconnaître coupable. Car si tu me trahis, je trahis ce qu'il y a de plus noble en moi par la trahison de mon corps grossier. Mon âme dit à mon corps qu'il peut triompher dans son amour: la chair ne demande pas d'autre raison, elle bondit à ton nom, et le désigne comme le prix de son triomphe. Fier de cette fierté, mon corps se contente d'être bon, pauvre esclave, de t'appuyer dans la vie, de succomber si tu succombes. Ne crois pas que ce soit par défaut de conscience que j'appelle mon amour, celle dont le précieux amour me relève ou me jette à terre.

CLII

En t'aimant, tu sais que je suis parjure, mais tu es doublement parjure, toi qui me jures de m'aimer; en fait, tu as manqué à tes voeux, tu as décliné ta foi nouvelle en jurant de nouveau de haïr après avoir aimé de nouveau. Mais pourquoi est-ce que je t'accuse d'avoir manqué deux fois à tes serments, moi qui ai manqué vingt fois aux miens? Je suis plus parjure que toi; car tous mes voeux sont des serments de te maltraiter, et j'ai perdu toute ma loyale foi en toi; car j'ai tant de fois juré que tu étais vraiment bonne, tendre, fidèle, et contente pour t'éclairer, j'ai voulu être aveugle, ou j'ai fait dire à mes yeux qu'ils voyaient le contraire de la vérité: j'ai juré que tu étais blanche et belle; quel parjure de proférer, contre toute vérité, un si odieux mensonge!

CLIII

Cupidon posa sa torche, et s'endormit. Une des filles de Diane en sut profiter, et plongea vivement ce brandon d'amour dans la source glacée d'une vallée de ce pays: cette fontaine emprunta au feu sacré de l'amour une chaleur perpétuelle et constante: elle devint un bain que les hommes regardent encore comme un remède souverain contre des maladies singulières. Mais la torche de l'amour vient se rallumer aux yeux de ma maîtresse; l'enfant voulut essayer d'en toucher mon coeur et moi, déjà malade, je voulais essayer des bains, et je me rendis en ce lieu, triste et souffrant, mais je n'y ai pas trouvé la guérison: le bain qui peut me guérir est là où Cupidon est venu chercher de nouvelles flammes, dans les yeux de ma maîtresse.

CLIV