SECOND SÉNATEUR.—Jette ton gant ou quelque autre gage de ta foi, qui nous assure que tu n'as pris les armes que pour te faire rendre justice, et non pour nous renverser; ton armée entière établira ses quartiers dans la ville, jusqu'au moment où nous aurons rempli tes désirs.

ALCIBIADE.—Tenez, voilà mon gant, descendez; ouvrez vos portes sans être attaqués; vous me livrerez les ennemis de Timon et les miens. Ceux que vous me désignerez pour le châtiment périront seuls, et, pour dissiper vos frayeurs, en vous déclarant mes nobles sentiments, pas un de mes soldats ne quittera son poste et n'outragera le cours régulier de la justice dans l'enceinte de la ville, sous peine d'en répondre à toute la sévérité de vos lois publiques.

LES DEUX SÉNATEURS.—Voilà de nobles paroles.

ALCIBIADE.—Descendez, et tenez votre promesse.

(Les sénateurs descendent et ouvrent les portes.)
(Entre un soldat.)

LE SOLDAT.—Mon noble général, Timon est mort; il est enterré sur le bord même de la mer. J'ai trouvé sur son tombeau cette inscription que je vous apporte moulée sur la cire, qui sert d'interprète à ma pauvre ignorance.

ALCIBIADE lisant l'épitaphe:

«Ci-gît un corps malheureux, séparé d'une âme malheureuse. Ne cherche pas à savoir mon nom... Que la peste vous dévore tous, misérables humains qui restez après moi! Ci-gît Timon, qui de son vivant détesta tous les hommes vivants. Passe et maudis à ton gré, mais passe et n'arrête point ici tes pas.»

Ces mots, Timon, expriment bien tes derniers sentiments. Si tu avais en horreur les regrets des humains, le flux qui coule de notre cerveau, et ces gouttes d'eau que la nature avare laisse tomber de nos yeux, une sublime idée t'inspira de faire pleurer à jamais le grand Neptune sur ton humble tombe, pour des fautes pardonnées: le noble Timon est mort; nous nous occuperons plus tard de sa mémoire.—Conduisez-moi dans votre ville, j'y vais porter l'olive avec l'épée. La guerre enfantera la paix: la paix contiendra la guerre; l'une et l'autre se soigneront réciproquement comme deux médecins. Que les tambours battent.

(Ils sortent,)