TIMON.—Se peut-il que la nature, blessée de l'ingratitude de l'homme, puisse encore avoir faim!—O mère commune, toi dont le sein immense et fécond enfante et nourrit tout (il creuse la terre); toi, qui de la même substance dont ton orgueilleux enfant, l'homme superbe est gonflé, engendre le noir crapaud, la vipère azurée, le lézard doré, le serpent aveugle[20], et mille autres créatures abhorrées sous la voûte du ciel, où brillent les feux vivifiants d'Hypérion[21], donne à celui qui hait tous tes enfants de l'humanité une pauvre racine!—Détruis la fécondité de tes entrailles, qu'elles ne produisent plus l'homme ingrat; ne sois plus enceinte que de tigres, de loups, de dragons et d'ours, produis d'autres monstres nouveaux que ta face extérieure n'ait point encore montrés à la voûte bigarrée qui te couvre.—Oh! une racine!—Je te remercie.—Dessèche tes veines, tes vignobles, et tes guérets déchirés par la charrue, dont l'homme ingrat tire ces liqueurs et ces mets onctueux qui souillent la pureté de l'âme, et la privent de sa raison. (Entre Apémantus.) Encore un homme! malédiction! malédiction!
Note 20:[ (retour) ] L'aveugle, espèce de serpent ainsi nommé à cause de la petitesse de ses yeux: c'est le cæcilia des Latins.
Note 21:[ (retour) ] Hypérion, le soleil.
APÉMANTUS.—On m'a montré ce chemin. On dit que tu affectes mes moeurs, que tu les copies.
TIMON.—C'est parce que tu n'as point de chien que je puisse imiter. Que la peste te consume!
APÉMANTUS.—Tout cela n'est en toi qu'affectation; ce n'est qu'une mélancolie indigne de l'homme, et qui est née du changement de ta fortune. Que signifient cette bêche, cet endroit, ce vêtement d'esclave, et ces regards inquiets? Et cependant tes flatteurs portent la soie, boivent le vin et dorment sur le duvet, serrent contre eux leurs parfums pernicieux, et ils ont oublié qu'il exista jamais un Timon. Ne déshonore point ces bois en adoptant la malice d'un censeur. Fais-toi flatteur à ton tour; cherche à relever ta fortune par ce qui t'a ruiné; apprends à courber les genoux; qu'il suffise du souffle du riche qui recevra ton hommage, pour faire voler ton bonnet; loue ses plus grands vices et érige-les en vertus. C'est ainsi qu'on te traitait; ton oreille était toujours ouverte comme celle d'un cabaretier qui fait un accueil gracieux aux fripons et à tous ceux qui l'approchent; il est juste que tu deviennes un fripon toi-même. Si tu avais encore des richesses, elles appartiendraient aux fripons. Ne cherche point à me ressembler.
TIMON.—Si je te ressemblais, je renoncerais à moi-même.
APÉMANTUS.—Tu as renoncé à toi-même en restant tel que tu étais, jadis extravagant, sot aujourd'hui.—Quoi! attends-tu que cet air froid, brusque chambellan, te vienne revêtir d'une chemise chaude? Ces arbres moussus, et plus vieux que l'aigle, suivront-ils tes pas, et bondiront-ils sur ton signe? L'onde du froid ruisseau recouvert de glace préparera-t-elle ton repas du matin pour réparer tes excès de la nuit? Appelle toutes les créatures qui vivent exposées à l'inclémence de l'air; ces arbres dont les troncs nus et sans abri, en butte au choc des éléments, ne répondent qu'à la nature; dis-leur de te flatter.—Oh! tu trouveras....
TIMON.—Un fou en toi: va-t'en.
APÉMANTUS.—Je t'aime plus maintenant que je n'ai jamais fait.