SECOND VOLEUR.—Le voilà tel qu'on nous l'a peint.

TROISIÈME VOLEUR.—Lui-même; je le reconnais.

LES VOLEURS.—Dieu te garde, Timon!

TIMON.—Quoi, des voleurs!

LES VOLEURS.—Des soldats, non des voleurs.

TIMON.—Tous les deux à la fois, et des fils d'une femme.

LES VOLEURS.—Nous ne sommes point des voleurs, mais des hommes dans un grand besoin.

TIMON.—Votre plus grand besoin, c'est le besoin de nourriture. Pourquoi en manqueriez-vous? Voyez, la terre a des racines; à un mille à la ronde jaillissent cent sources; ces chênes produisent du gland; ces ronces sont couvertes de graines vermeilles; la nature, ménagère bienfaisante, vous sert sur chaque buisson des mets en abondance. Vous êtes dans le besoin, et pourquoi?

PREMIER VOLEUR.—Nous ne pouvons vivre d'herbes, de fruits sauvages et d'eau comme les poissons, les oiseaux et les bêtes de ces forêts.

TIMON.—Ni des bêtes elles-mêmes, des oiseaux et des poissons: il faut que vous dévoriez les hommes. Je dois vous rendre grâces de ce que vous êtes des voleurs avoués; de ce que pour faire votre métier, vous ne prenez point un masque respectable, car dans les professions légitimes de la société, la rapacité n'a point de bornes. Brigands, tenez, voici de l'or. Allez, buvez le sang subtil de la grappe, jusqu'à ce qu'il allume dans vos veines une fièvre brûlante qui fasse bouillir le vôtre et vous sauve du gibet! Ne vous fiez pas au médecin: ses antidotes sont du poison; il commet plus d'assassinats que vous de vols; il vole la bourse et la vie à la fois. Commettez des crimes, commettez-en puisque c'est votre profession, comme des ouvriers. Je veux vous citer partout l'exemple du brigandage. Le soleil est un voleur qui, par sa puissante attraction, vole le vaste océan; la lune, voleur effronté, vole au soleil la pâle lumière dont elle brille. L'Océan est un autre voleur qui fond la lune en larmes salées et les mêle à ses flots. La terre est un voleur qui ne produit et ne nourrit que par un mélange soustrait au résidu de toutes les substances. Toute chose est un voleur; les lois, votre frein et votre verge, sont elles-mêmes, par leur pouvoir tyrannique, les plus effrénés des brigands. Point d'amitié entre vous; allez, volez-vous l'un l'autre; voilà encore de l'or. Coupez les gorges; tous ceux que vous rencontrerez sont des voleurs. Allez à Athènes, brisez les portes des boutiques; vous ne pouvez rien voler qu'à des voleurs. Que cet or que je vous donne ne vous empêche pas de voler encore: qu'il vous perde vous-mêmes et vous confonde: ainsi soit-il!