TITUS.--Vois, Marcus, vois; je comprends ses signes; si elle avait une langue pour parler, elle dirait en ce moment à son frère, ce que je viens de te dire; «que le mouchoir tout trempé des pleurs de son frère ne peut plus servir à essuyer ses joues humides.» O quelle sympathie de malheurs! aussi éloignés de tout remède que les limbes le sont du ciel! (Entre Aaron.)

AARON.--Titus Andronicus, l'empereur mon maître m'envoie te dire, que si tu aimes tes fils, vous pouvez, soit Marcus, soit Lucius, soit toi-même, vieillard, quelqu'un de vous, enfin, vous couper la main et l'envoyer au roi; qu'en retour il te renverra tes deux fils vivants, et que ce sera la rançon de leur crime.

TITUS.--O généreux empereur! ô bon Aaron! Le noir corbeau a-t-il donc jamais fait entendre des accents aussi semblables à ceux de l'alouette, qui nous avertit par ses chants du lever du soleil? De tout mon coeur, je consens à envoyer ma main à l'empereur; bon Aaron, veux-tu m'aider à la couper?

LUCIUS.--Arrêtez, mon père; non, vous n'enverrez point votre main, cette main glorieuse qui a terrassé tant d'ennemis, la mienne suffira; ma jeunesse a plus de sang à perdre que vous; et ce sera ma main qui servira à sauver la vie de mes frères.

MARCUS.--Laquelle de vos mains n'a pas défendu Rome, et brandi la hache d'armes sanglante, écrivant la destruction sur le casque des ennemis? Ah! vous n'avez point de main qui ne soit illustrée par de rares exploits, la mienne est restée oisive; qu'elle serve aujourd'hui de rançon pour arracher mes neveux à la mort; je l'aurai conservée alors pour un digne usage.

AARON.--Allons, convenez promptement; quelle main sera sacrifiée, de crainte qu'ils ne meurent, avant que leur pardon arrive.

MARCUS.--Ce sera ma main.

LUCIUS.--Non, par le ciel, ce ne sera pas la vôtre.

TITUS.--Mes amis, ne vous disputez plus; des herbes si flétries (montrant ses mains) sont bonnes à arracher, et ce doit être la mienne.

LUCIUS.--Mon tendre père, si l'on doit me croire ton fils, laisse-moi racheter mes deux frères de la mort.