AARON.--Je pars, Andronicus; et, au prix de ta main, attends-toi à voir incessamment tes fils t'être rendus, (à part) leurs têtes, je veux dire. Oh! comme cette scélératesse me nourrit par sa seule idée! Que les fous fassent du bien, et que les beaux hommes cherchent à plaire; Aaron veut avoir l'âme aussi noire que son visage.
(Il sort.)
TITUS, à sa fille.--Je lève cette main qui me reste vers le ciel, et je fléchis jusqu'à terre ce corps caduc; s'il est quelque puissance qui prenne pitié des larmes des malheureux, c'est elle que j'implore. Quoi, veux-tu te prosterner avec moi? Fais-le, chère âme; le ciel entendra nos prières, ou bien, avec nos soupirs, nous obscurcirons la voûte du ciel, et nous ternirons la face du soleil par une vapeur comme font quelquefois les nuages quand ils le pressent contre leur sein humide.
MARCUS.--Mon frère, demande des choses possibles, et ne te jette point dans cet abîme de chagrins.
TITUS.--Mon malheur n'est-il donc pas un abîme, puisqu'il n'a point de fond? que ma douleur soit donc sans fond comme lui.
MARCUS.--Mais pourtant que ta raison gouverne ta douleur.
TITUS.--S'il était quelque raison pour mes misères, je pourrais contenir ma souffrance dans quelques bornes. Quand le ciel pleure, la terre n'est-elle pas inondée? Si les vents sont en fureur, la mer ne devient-elle pas furieuse, menaçant le firmament de son sein gonflé? Et veux-tu avoir une raison de ce tumulte? Je suis la mer; écoute la violence de ses soupirs. Ma fille est le firmament en pleurs, et moi la terre; il faut donc que la mer soit émue de ses soupirs; il faut donc que ma terre submergée et noyée par ses larmes continuelles devienne un déluge. Mes entrailles ne peuvent contenir mon désespoir; il faut donc que, comme un ivrogne, je le vomisse. Ainsi, laisse-moi en liberté, ceux qui perdent doivent avoir la liberté de se soulager le coeur par la méchanceté de leur langue.
(Entre un messager, portant deux têtes et une main.)
LE MESSAGER.--Digne Andronicus, tu es mal payé de cette noble main que tu as envoyée à l'empereur: voici les têtes de tes deux braves fils, et voilà ta main qu'on te renvoie avec mépris. Tes chagrins vont faire leur amusement, et ils se moquent de ton courage. Je souffre plus de penser à tes maux que du souvenir de la mort de mon père.
(Il sort.)