CHIRON.--Je rougis quand je songe à cette ignominie.
AARON.--Voilà donc le privilége de votre beauté; malheur à cette couleur traîtresse, qui trahit par la rougeur les secrètes pensées du coeur! Voilà un petit garçon formé d'une autre nuance. Voyez comme le petit moricaud sourit à son père, et semble lui dire: «Mon vieux, je suis à toi.» Il est votre frère, seigneurs; visiblement nourri du même sang qui vous a donné la vie, et il est venu au jour et sorti du même sein, où, comme lui, vous avez été emprisonnés. Oui, il est votre frère, et du côté le plus certain, quoique mon sceau soit empreint sur son visage.
LA NOURRICE.--Aaron, que dirai-je à l'impératrice?
DÉMÉTRIUS.--Réfléchis, Aaron, sur le parti qu'il faut prendre, et nous souscrirons tous à ton avis. Sauve l'enfant, pourvu que nous soyons tous en sûreté.
AARON.--Asseyons-nous et délibérons tous ensemble; mon fils et moi nous nous placerons au vent de vous; restez là; maintenant parlez à loisir de votre sûreté.
(Ils s'asseyent à terre.)
DÉMÉTRIUS.--Combien de femmes ont déjà vu cet enfant?
AARON.--Allons, fort bien, braves seigneurs. Quand nous sommes tous unis, je suis un agneau. Mais si vous irritez le More,--le sanglier en fureur, la lionne des montagnes, l'Océan en courroux ne seraient pas aussi redoutables qu'Aaron.--Mais répondez, combien de personnes ont vu l'enfant?
LA NOURRICE.--Cornélie la sage-femme, et moi; personne autre si ce n'est l'impératrice sa mère.
AARON.--L'impératrice, la sage-femme et vous.--Deux peuvent garder le secret, quand le troisième n'est plus là [21], va trouver l'impératrice, dis-lui ce que je viens de dire. (Il poignarde la nourrice.) Aïe! aïe! voilà comme crie un cochon de lait qu'on arrange pour la broche.