LE PAYSAN.--Pendu! Par Notre-Dame, j'ai donc apporté ici mon cou pour un bel usage!

(Il sort avec les gardes.)

SATURNINUS.--Des outrages sanglants et intolérables! Endurerai-je plus longtemps ces odieuses scélératesses? Je sais d'où part encore cette lettre: cela peut-il se supporter? Comme si ses traîtres enfants, que la loi a condamnés à mourir pour le meurtre de notre frère, avaient été injustement égorgés par mon ordre! Allez, traînez ici ce scélérat par les cheveux: ni son âge ni ses honneurs ne lui donneront des priviléges. Va, pour cette audacieuse insulte, je serai moi-même ton bourreau, rusé et frénétique misérable, qui m'aidas à monter au faîte des grandeurs dans l'espérance que tu gouvernerais et Rome et moi. (Entre Émilius.) Quelles nouvelles, Émilius?

ÉMILIUS.--Aux armes, aux armes, seigneurs! Jamais Rome n'en eut plus de raisons! Les Goths ont rassemblé des forces; et avec des armées de soldats courageux, déterminés, avides de butin, ils marchent à grandes journées vers Rome, sous la conduite de Lucius, le fils du vieil Andronicus: il menace dans le cours de ses vengeances d'en faire autant que Coriolan.

SATURNINUS.--Le belliqueux Lucius est-il le général des Goths? Cette nouvelle me glace; et je penche ma tête comme les fleurs frappées de la gelée ou l'herbe battue par la tempête. Ah! c'est maintenant que nos chagrins vont commencer: c'est lui que le commun peuple aime tant: moi-même, lorsque vêtu en simple particulier je me suis confondu avec eux, je leur ai souvent ouï dire que le bannissement de Lucius était injuste, et souhaiter que Lucius fût leur empereur.

TAMORA.--Pourquoi trembleriez-vous? Votre ville n'est-elle pas forte?

SATURNINUS.--Oui, mais les citoyens favorisent Lucius, et ils se révolteront pour lui venir en aide.

TAMORA.--Roi, prenez les sentiments d'un empereur, comme vous en portez le titre. Le soleil est-il éclipsé par les insectes qui volent devant ses rayons? L'aigle permet aux petits oiseaux de chanter et ne s'embarrasse pas de ce qu'ils veulent dire par là, certain qu'il peut, de l'ombre de ses ailes, faire taire à son gré leurs voix. Vous pouvez en faire autant pour la populace insensée de Rome. Reprenez donc courage; et sachez, empereur, que je saurai charmer le vieil Andronicus par des paroles plus douces, mais plus dangereuses que ne l'est l'appât pour le poisson, et le miel du trèfle fleuri pour la brebis [28]: l'un meurt blessé par l'hameçon, et l'autre empoisonné par une pâture délicieuse.

Note 28:[ (retour) ] «Cette herbe mangée en abondance est nuisible aux troupeaux.» (JOHNSON.)

SATURNINUS.--Mais il ne voudra pas prier son fils pour nous.