LUCIUS.--O femme impudique et d'une luxure insatiable!
AARON.--Arrête, Lucius! Ce n'est là qu'une action charitable, en comparaison de ce que tu vas entendre. Ce sont ses deux fils qui ont massacré Bassianus; ils ont coupé la langue à ta soeur, ils lui ont fait violence, lui ont coupé les mains, et l'ont parée comme tu l'as vue.
LUCIUS.--O exécrable scélérat! tu appelles cela parer?
AARON.--Eh! elle a été lavée, et taillée et parée, et cela fut même un fort agréable exercice pour ceux qui l'ont fait.
LUCIUS.--Oh! les brutaux et barbares scélérats, semblables à toi!
AARON.--C'est moi qui ai été leur maître, et qui les ai instruits. C'est de leur mère qu'ils tiennent cet esprit de débauche, ce qui est aussi sûr que l'est la carte qui gagne la partie; quant à leurs goûts sanguinaires, je crois qu'ils les tiennent de moi, qui suis un aussi brave chien qu'aucun boule-dogue qui ait jamais attaqué le taureau à la tête. Que mes actions perfides attestent ce que je veux; j'ai indiqué à tes frères cette fosse où le corps de Bassianus était gisant; j'ai écrit la lettre que ton père a trouvée, et j'avais caché l'or dont il était parlé dans cette lettre, d'accord avec la reine et ses deux fils. Et que s'est-il fait dont tu aies eu à gémir, où je n'aie pas mis ma part de malice? J'ai trompé ton père pour le priver de sa main; et dès que je l'ai eue, je me suis retiré à l'écart, et j'ai failli me rompre les côtes à force de rire. Je l'ai épié à travers la crevasse d'une muraille, après qu'en échange de sa main il a reçu les têtes de ses deux fils, j'ai vu ses larmes, et j'ai ri de si bon coeur que mes deux yeux pleuraient comme les siens; et quand j'ai raconté toute cette farce à l'impératrice, elle s'est presque évanouie de plaisir à mon récit, et elle m'a payé mes nouvelles par vingt baisers.
UN GOTH.--Comment peux-tu dire tout cela sans rougir?
AARON.--Je rougis comme un chien noir, comme dit le proverbe.
LUCIUS.--N'as-tu point de remords de ces forfaits atroces?
AARON.--Oui, de n'en avoir fait mille fois davantage, et même en ce moment je maudis le jour (cependant je crois qu'il en est peu sur lesquels puisse tomber ma malédiction) où je n'aie fait quelque grand mal, comme de massacrer un homme ou de machiner sa mort, de violer une vierge ou d'imaginer le moyen d'y arriver, d'accuser quelque innocent ou de me parjurer moi-même, de semer une haine mortelle entre deux amis, de faire rompre le cou aux bestiaux des pauvres gens, d'incendier les granges et les meules de foin dans la nuit, et de dire aux propriétaires d'éteindre l'incendie avec leurs larmes: souvent j'ai exhumé les morts de leurs tombeaux, et j'ai placé leurs cadavres à la porte de leurs meilleurs amis lorsque leur douleur était presque oubliée, et sur leur peau, comme sur l'écorce d'un arbre, j'ai gravé avec mon couteau en lettres romaines: Que votre douleur ne meure pas quoique je sois mort. En un mot, j'ai fait mille choses horribles avec l'indifférence qu'un autre met à tuer une mouche; et rien ne me fait vraiment de la peine que la pensée de ne plus pouvoir en commettre dix mille autres.