TITUS.--Viens, viens, Lavinia. Vois, tes ennemis sont liés.--Amis, fermez bien leurs bouches; qu'ils ne me parlent pas, mais qu'ils entendent les paroles terribles que je profère.--O scélérats, Chiron et Démétrius! voici la source pure que vous avez souillée de boue, voilà ce beau printemps que vous avez mêlé avec votre hiver. Vous avez tué son époux, et pour ce lâche forfait deux de ses frères ont été condamnés au supplice; ma main a été tranchée, et vous en avez fait de gaies plaisanteries; ses deux belles mains, sa langue, et ce qui était plus précieux encore que sa langue et ses mains, sa chasteté sans tache, traîtres inhumains, vous les avez mutilées et ravies! Que répondriez-vous si je vous laissais parler? Écoutez, misérables, comment je me propose de vous martyriser. Il me reste encore cette main pour vous couper la gorge; tandis que Lavinia tiendra entre ses moignons le bassin qui va recevoir votre sang criminel. Vous savez que votre mère compte revenir partager mon festin, qu'elle se donne le nom de la Vengeance, et qu'elle me croit fou.--Écoutez, scélérats, je mettrai vos os en poussière, j'en formerai une pâte avec votre sang, et de la pâte je ferai un pâté où je ferai entrer vos têtes odieuses; et je dirai à cette prostituée, votre exécrable mère, de dévorer, comme la terre, sa propre progéniture. Voilà le repas auquel je l'ai conviée, et voilà le mets dont elle se gorgera. Vous avez traité ma fille plus cruellement que ne le fut Philomèle; je veux m'en venger plus cruellement que Progné. Allons, tendez la gorge.--(Il les égorge.) Viens, Lavinia, reçois leur sang; et, quand ils seront morts, je vais réduire leurs os en poudre imperceptible, les humecter de cette odieuse liqueur, et faire cuire leurs têtes dans cette horrible pâte. Viens, que chacun m'aide à préparer ce banquet; je désire qu'il puisse être plus terrible et plus sanglant que la fête des centaures. Allons, apportez-les ici; je veux être le cuisinier, et les tenir prêts pour le retour de leur mère.

(Ils sortent en emportant les cadavres.)

SCÈNE III

Un pavillon avec des tables.

LUCIUS, MARCUS, OFFICIERS GOTHS, AARON prisonnier.

LUCIUS.--Mon oncle Marcus, puisque c'est la volonté de mon père que je vienne à Rome, je suis satisfait.

UN GOTH.--Et notre volonté est la tienne, arrive ce que voudra la Fortune.

LUCIUS.--Cher oncle, chargez-vous de ce More barbare, de ce tigre affamé, de ce maudit démon: qu'il ne reçoive aucune nourriture; enchaînez-le jusqu'à ce qu'on le produise face à face avec l'impératrice, pour rendre témoignage de ses horribles forfaits, et veillez à ce que nos amis en embuscade soient en force; je crains que l'empereur ne nous veuille pas de bien.

AARON.--Que quelque démon murmure ses malédictions à mon oreille, et m'inspire afin que ma langue puisse exhaler tout le venin dont mon coeur est gonflé.

LUCIUS.--Va-t'en, chien barbare, esclave infâme.--Amis, aidez à mon oncle à l'emmener. (Les Goths sortent avec Aaron. Fanfares.)--Ces trompettes annoncent l'approche de l'empereur.