LAFEU.--Tout ce qu'il a est aux ordres de Votre Majesté.
LE ROI.--Nous aurons donc une noce. J'ai reçu des lettres qui le couvrent de gloire.
(Bertrand entre,)
LAFEU.--Il a tout pour plaire.
LE ROI.--Je ne suis point un jour de la saison, car tu peux voir au même instant sur mon front et le soleil et la grêle. Mais à présent ces nuages menaçants font place aux plus brillants rayons; ainsi approche, le temps est beau de nouveau.
BERTRAND.--O mon cher souverain! pardonnez-moi des fautes expiées par un profond repentir.
LE ROI.--Tout est oublié. Ne parlons plus du passé. Saisissons par les cheveux le présent, car nous sommes vieux, et le temps glisse sans bruit sur nos décisions les plus rapides, et les efface avant qu'elles soient accomplies. Vous vous rappelez la fille de ce seigneur?
BERTRAND.--Avec admiration, mon prince. J'avais d'abord jeté mon choix sur elle avant que mon coeur osât le révéler par ma bouche: d'après la vive impression qu'elle avait faite sur mes yeux, le mépris me prêta sa dédaigneuse lunette, qui défigura tous les traits des autres beautés, ternit leurs plus belles couleurs, ou me les représenta comme empruntées, elle allongeait ou raccourcissait les proportions de leur visage pour en faire un objet hideux: de là vint que celle dont tous les hommes chantaient les louanges, et que moi-même j'ai aimée depuis que je l'ai perdue, semblait dans mon oeil un grain de poussière qui le blessait.
LE ROI.--C'est bien s'excuser. Cet amour efface quelques articles de ton long compte; mais l'amour qui vient trop tard (semblable au pardon de la clémence attardé) devient un reproche amer pour celui qui l'envoie, et lui crie sans cesse: «C'est ce qui est bon qui est perdu.» Nos téméraires préventions ne font aucun cas des objets précieux que nous possédons: nous ne les connaissons qu'en voyant leur tombeau. Souvent nos ressentiments, injustes envers nous-mêmes, détruisent nos amis, et nous allons ensuite pleurer sur leurs cendres; l'amitié se réveille et pleure en voyant ce qui est arrivé, tandis que la haine honteuse dort toute la journée. Que ce soit là l'éloge funèbre de l'aimable Hélène, et maintenant oublions-la. Envoie tes gages d'amour à la belle Madeleine; tu as obtenu les consentements les plus importants, et je resterai ici pour voir les secondes noces de notre veuf.
LA COMTESSE.--Que le ciel prospère la bénisse davantage que la première, ou que je meure avant qu'ils s'unissent!