L'INTENDANT.--Je sais, madame, que vous aimez tendrement votre suivante.
LA COMTESSE.--Oui, je l'aime: son père me l'a léguée; et elle-même, sans autre considération, a des droits légitimes à toute l'amitié qu'elle trouve en moi. Je lui dois bien plus qu'il ne lui a été payé, et je lui payerai plus qu'elle ne demandera.
L'INTENDANT.--Madame, je me trouvai dernièrement beaucoup plus près d'elle qu'elle ne l'eût désiré, je pense. Elle était seule, et confiait ses secrets à ses propres oreilles: elle pensait, j'oserais le jurer pour elle, qu'ils n'arriveraient point à des oreilles étrangères. Elle disait qu'elle aimait votre fils. «La fortune, dit-elle, n'est point une déesse, puisqu'elle a mis une si grande différence entre son rang et le mien: l'amour n'est point un dieu, puisqu'il ne veut montrer son pouvoir que lorsque les avantages sont égaux. Diane n'est point la reine des vierges, puisqu'elle a pu permettre que sa pauvre chevalière fût surprise sans défense à la première attaque, et qu'elle la laisse sans espoir de rançon.» Elle disait cela avec l'accent du plus amer chagrin que j'aie jamais entendu exprimer à une vierge. J'ai cru, madame, qu'il était de mon devoir de vous en instruire sur-le-champ, puisqu'il vous importe un peu de le savoir, à cause du malheur qui pourrait en arriver.
LA COMTESSE.--Vous avez rempli le devoir d'un honnête homme; mais gardez ce secret pour vous seul. Bien des probabilités m'avaient déjà instruite de ce fait; mais elles étaient toutes si incertaines que je ne pouvais ni les croire ni les rejeter. Laissez-moi, je vous prie: conservez ceci dans votre âme: je vous remercie de vos bons soins; je vous en dirai davantage une autre fois. (L'intendant sort; Hélène entre.) Voilà comme j'étais quand j'étais jeune. Si nous écoutons la nature, c'est ce qui nous arrive; cette épine est inséparablement attachée à la rose de notre jeunesse. Notre sang est à nous, et ceci est né dans notre sang. Partout où la forte passion de l'amour s'imprime dans un jeune coeur, c'est le sceau et la preuve de la vérité de la nature. Le souvenir de ces jours, qui sont passés pour moi, me rappelle les mêmes fautes. Ah! je ne croyais pas alors que ce fussent des fautes. Je le vois bien maintenant; son oeil en est éteint.
HÉLÈNE.--Quel est votre bon plaisir, madame?
LA COMTESSE.--Tu sais, Hélène, que je suis une mère pour toi.
HÉLÈNE.--Vous êtes mon honorable maîtresse.
LA COMTESSE.--Non, mais une mère. Pourquoi pas ta mère? Lorsque j'ai prononcé le nom de mère, j'ai cru que tu venais de voir un serpent. Qu'y a-t-il donc dans ce nom de mère, pour qu'il te fasse tressaillir? Je dis que je suis votre mère, et je vous mets au nombre de ceux que j'ai portés dans mon sein. On a vu souvent l'adoption le disputer à la nature; et notre choix nous donne un rejeton naturel né de semences étrangères. Tu n'as jamais oppressé mon sein des douleurs de mère, et cependant je te montre toute la tendresse d'une mère. Par la grâce de Dieu, jeune fille, est-ce te tourner le sang que de te dire: «Je suis ta mère?» Pourquoi ce triste précurseur des larmes, cet arc-en-ciel [9] aux nombreuses couleurs entoure-t-il tes yeux? Pourquoi? Parce que tu es ma fille?
What is the matter,
That this distemper'd messenger of wet,
The many colour'd iris, rounds thine eye?
Observation vraie exprimée poétiquement.
HÉLÈNE.--Parce que je ne le suis pas.