CRESSIDA.—O prince! vous serez exposé à des dangers aussi nombreux que pressants; mais je serai fidèle.
TROÏLUS.—Et moi, je me ferai un ami du danger.—Porte cette manche.
CRESSIDA.—Et vous ce gant. Quand vous verrai-je?
TROÏLUS.—Je corromprai les sentinelles des Grecs, pour te rendre visite la nuit: mais, sois fidèle.
CRESSIDA.—O ciel! encore: Sois fidèle!
TROÏLUS.—Écoute pourquoi je parle ainsi, mon amour: les jeunes Grecs sont remplis de qualités; ils sont amoureux, bien faits, riches des dons de la nature et perfectionnés par les arts et les exercices. La nouveauté fait impression quand les talents sont unis aux grâces de la personne!... Hélas! une sorte de jalousie céleste (que je vous conjure d'appeler une erreur vertueuse) m'inspire des craintes.
CRESSIDA.—O ciel! vous ne m'aimez pas.
TROÏLUS.—Que je meure en lâche si je ne vous aime pas! Si je vous parle ainsi, c'est bien moins de votre fidélité que je doute que de mon propre mérite: je ne sais point chanter, ni danser la volte, ni parler avec douceur, ni jouer à des jeux d'adresse, autant de talents brillants, naturels et familiers aux Grecs: mais je puis vous dire que sous les grâces de ces dons séduisants est caché un démon dangereux qui parle sans rien dire, et tente avec un art extrême: ne vous laissez pas tenter.
CRESSIDA.—Croyez-vous que je me laisse tenter?
TROÏLUS.—Non, mais nous faisons quelquefois des choses que nous ne voulons pas; nous sommes nos propres démons à nous-mêmes, lorsque nous voulons tenter la fragilité de nos forces, en présumant trop de leur puissance variable.