HECTOR.—Ah! pardon, je vous offense.
NESTOR.—Brave Troyen, je vous avais vu souvent, travaillant pour la destinée, ouvrir un chemin sanglant à travers les rangs de la jeunesse grecque; je vous avais vu, ardent comme Persée, pousser votre coursier phrygien, mais dédaignant bien des exploits et bien des défaites quand une fois vous aviez suspendu votre épée en l'air, et ne la laissant point retomber sur ceux qui étaient tombés, voilà ce qui me faisait dire à ceux qui étaient près de moi: Voyez Jupiter qui distribue la vie! je vous avais vu, enfermé dans un cercle de Grecs, vous arrêter et reprendre haleine, comme un lutteur dans les jeux olympiques. Voilà comme je vous avais vu. Mais je n'avais pas encore vu votre visage, qui était toujours caché par l'acier. J'ai connu votre aïeul et j'ai combattu une fois contre lui, c'était un bon soldat; mais j'en jure par le dieu Mars, notre chef à tous, il ne vous fut jamais comparable. Permettez qu'un vieillard vous embrasse; venez, digne guerrier, soyez le bienvenu dans notre camp.
ÉNÉE, à Hector.—C'est le vieux Nestor.
HECTOR.—Laisse-moi t'embrasser, bon vieillard, chronique antique, qui as si longtemps marché en donnant la main au temps; vénérable Nestor, je suis heureux de te serrer dans mes bras.
NESTOR.—Je voudrais que mes bras pussent lutter contre les tiens dans le combat, comme ils luttent avec toi d'amitié.
HECTOR.—Je le voudrais aussi.
NESTOR.—Ah! par cette barbe blanche, je combattrais contre toi dès demain. Allons, sois le bienvenu: j'ai vu le temps, où...
ULYSSE.—Je suis étonné que cette ville là-bas soit encore debout, lorsque nous avons ici près de nous sa colonne et sa base.
HECTOR.—Je reconnais bien vos traits, seigneur Ulysse. Ah! seigneur, il y a bien des Grecs et des Troyens de morts; depuis que je vous vis pour la première fois avec Diomède dans Ilion, lorsque vous y vîntes député par les Grecs.
ULYSSE.—Oui; je vous prédis alors ce qui devait arriver. Ma prophétie n'est encore qu'à la moitié de son cours; car ces murs que nous voyons là-bas entourer fièrement votre Troie, et les cimes de ces tours ambitieuses qui vont baiser les nuages devront bientôt baiser leur base.