ULYSSE.—La voici: les coins épais fendent les noeuds les plus durs. L'orgueil a atteint toute sa maturité dans le vain coeur d'Achille, il est monté en graine: il faut l'abattre maintenant, ou bien il va répandre sa semence et enfanter une pépinière de maux semblables dont nous serons tous accablés.

NESTOR.—Sans doute; mais comment?

ULYSSE.—Ce défi qu'envoie le brave Hector, quoique offert en général à tous les Grecs, s'adresse pourtant en intention au seul Achille.

NESTOR.—L'intention est aussi claire que l'est aux yeux l'état d'une fortune dont un petit nombre de chiffres expose le total. Et ne doutez pas qu'à la publication de ce défi, Achille, son cerveau fût-il aussi aride que les sables de la Libye (quoique, Apollon le sait, il soit peu fertile), ne manquera pas de concevoir, d'un jugement rapide et très-vite, qu'il est le but auquel vise Hector.

ULYSSE.—Et cela l'excitera-t-il à lui répondre, croyez-vous?

NESTOR.—Oui, et il le faut; car quel autre guerrier, capable d'enlever à Hector l'honneur de ce défi, pourriez-vous lui opposer, si ce n'est Achille? Quoique ce combat ne soit qu'un jeu, cependant cette épreuve est fort importante: par là, les Troyens veulent apprécier notre mérite le plus renommé par celui d'entre eux qui peut le mieux en juger; et croyez-moi, Ulysse, notre valeur sera étrangement pesée d'après la fortune de ce combat isolé. Car le succès, bien qu'appartenant à un individu, servira de mesure au bon ou au mauvais succès général. Quoique de semblables index ne soient qu'un point en comparaison des volumes qui vont suivre, on y découvre pourtant le tableau abrégé de la masse des choses qui vont être développées. On supposera que celui qui lutte avec Hector est le champion de choix, et ce choix, étant l'acte unanime de tous les Grecs, tombe sur le mérite d'un homme qui semble extrait de chacun de nous et composé de toutes nos vertus. S'il échoue, quel coeur en recevra un pressentiment de victoire, pour affermir son opinion avantageuse de lui-même? Et c'est cette opinion de soi, dont les membres ne sont que les instruments; ils agissent sous son impulsion, comme l'arc et l'épée sont dirigés par le bras.

ULYSSE.—Pardonnez le discours que vous allez entendre.—C'est pour cela qu'il n'est pas à propos que ce soit Achille qui combatte Hector. Imitons les marchands; montrons d'abord nos marchandises les plus médiocres, en espérant qu'elles se vendront peut-être, sinon l'éclat de ce qu'il y a de mieux en ressortira davantage, après avoir exposé d'abord le rebut. Ne consentons jamais qu'Hector et Achille soient aux prises ensemble, car du sort de ce combat sortiront deux étranges conséquences pour notre honneur ou notre honte.

NESTOR.—Mes yeux, affaiblis par l'âge, ne les voient pas: quelles sont-elles?

ULYSSE.—La gloire que notre Achille obtiendrait sur Hector, nous la partagerions avec lui s'il n'était pas si orgueilleux: mais il est déjà trop insolent. Et il vaudrait mieux être brûlés par les ardeurs du soleil d'Afrique, que d'avoir à soutenir les dédains insultants de son oeil superbe, s'il échappait au bras d'Hector, s'il était vaincu, alors nous verrions tomber l'estime de nous-mêmes avec notre meilleur guerrier. Non: faisons une loterie et combinons-la de façon que le sort nomme le stupide Ajax pour combattre Hector. Entre nous, donnons-lui notre aveu comme à notre plus vaillant héros: ces éloges serviront à guérir le hautain Mirmidon qui s'échauffe par les applaudissements; ils feront tomber son cimier qui se balance avec plus de fierté que l'arc azuré d'Iris. Si le stupide et écervelé Ajax s'en tire, nous le parerons de nos éloges; s'il succombe, nous restons toujours à l'abri de l'opinion que nous avons de plus vaillants guerriers. Mais, vainqueur ou vaincu, toujours nous atteindrons notre but; notre projet aura cet effet salutaire, c'est qu'employant Ajax on ôtera quelques plumes à Achille.

NESTOR.—Ulysse, je commence à goûter ton avis, et je vais à l'instant en donner le goût à Agamemnon. Allons le trouver, sans différer. Les deux dogues s'apprivoiseront l'un l'autre: l'orgueil est l'os qu'il faut leur jeter pour les exciter.