LXXVIII.--Elle tombe par le seul effet de son regard; car les regards tuent l'amour, et l'amour ressuscite par des regards: un sourire guérit la blessure produite par des sourcils froncés. Heureuse faillite que celle qui enrichit ainsi l'amour! Le pauvre enfant, croyant qu'elle est morte, presse ses joues pâles jusqu'à leur rendre leur vermillon.

LXXIX.--Tout étonné, il renonce à sa première intention, qui était de la réprimander vertement; ce que prévint l'astucieux amour. Honneur à la ruse qui sut si bien la protéger! car elle reste étendue sur le gazon, comme si elle était morte, jusqu'à ce que le souffle d'Adonis la rappelle à la vie.

LXXX.--Il lui serre le nez, la frappe sur les joues, plie ses doigts, lui presse l'artère, réchauffe ses lèvres, et cherche mille moyens pour réparer le mal qu'ont causé ses duretés. Il lui donne un baiser: volontiers elle ne se relèverait plus pourvu qu'il l'embrasse encore.

LXXXI.--A cette nuit de chagrin succède le jour: elle entr'ouvre doucement ses deux fenêtres bleues, semblables au soleil lorsqu'à son éclatant retour il charme le matin et console l'univers. De même que le brillant soleil embellit le ciel, l'oeil de Vénus illumine son visage.

LXXXII.--Elle en tourne les rayons sur son visage sans barbe comme s'il lui empruntait tout son éclat. Jamais quatre astres aussi beaux n'auraient été réunis, si Adonis n'avait voilé les siens, en abaissant ses sourcils: mais ceux de Vénus, qui brillaient à travers le cristal de ses larmes, resplendissaient comme la lune réfléchie dans l'eau pendant la nuit.

LXXXIII.--«Où suis-je donc?? dit-elle; sur la terre ou dans le ciel? Suis-je dans l'Océan ou dans le feu? quelle heure est-il? est-ce le matin ou le soir fatigué? suis-je ravie de mourir, ou désiré-je la vie? Tout à l'heure je vivais, et ma vie était assurée contre la mort! tout à l'heure je mourais, et la mort m'était un ravissement!

LXXXIV.--«Oh! c'était toi qui me tuais! Fais-moi mourir encore: l'habile maître de tes yeux, ton coeur inflexible a su leur enseigner des regards dédaigneux et un tel mépris qu'ils ont assassiné mon pauvre coeur; et mes yeux, fidèles guides de leur reine, auraient été à jamais privés de la vue, sans la compassion de tes lèvres.

LXXXV.--«Puissent-elles se baiser longtemps, pour prix de cette cure! Oh! ne laisse jamais flétrir leur incarnat! et puisse leur fraîcheur dissiper tant qu'elles dureront les influences dangereuses de l'année! Les astrologues qui ont écrit sur la mort diront que la peste est bannie par ton souffle.

LXXXVI.--«Lèvres pures, sceaux délicieux imprimés sur mes lèvres, quel marché pourrais-je faire pour obtenir encore leur empreinte! Me vendre moi-même? ah! j'y consens, pourvu que tu veuilles m'acheter, me payer, et en bien user envers moi. Si tu fais cette acquisition, de crainte de méprises, applique bien ton sceau sur mes lèvres vermeilles.

LXXXVII.--«Avec mille baisers tu peux acheter mon coeur, et les payer à ton loisir l'un après l'autre. Que sont pour toi dix fois cent baisers? ne sont-ils pas bien vite comptés, bien vite donnés? Convenons, qu'en cas de non-payement, la dette serait double; deux mille baisers te donneraient-ils tant de peine?»