CVIII.--«N'as-tu pas remarqué mon visage? N'ai-je point pâli? n'as-tu pas vu les indices de la crainte dans mes yeux? ne me suis-je pas évanouie? ne suis-je point tombée? Dans ce sein sur lequel tu es penché, mon coeur, troublé par de tristes pressentiments, palpite, s'agite, ne trouve point de repos; il te soulève sur ma poitrine comme un tremblement de terre.
CIX.--«Car là où règne l'amour, une jalouse inquiétude s'établit d'elle-même sa sentinelle, donne de fausses alarmes, dénonce la rébellion, et dans un temps de paix crie: Tue, tue! Elle trouble le paisible amour par ses caprices, comme l'air et l'eau éteignent le feu.
CX.--«Ce délateur chagrin, cet espion qui fomente les querelles, cette chenille qui dévore les tendres bourgeons de l'amour, cette jalousie rapporteuse, querelleuse, qui tantôt apporte des nouvelles vraies et tantôt des fausses, elle frappe à la porte de mon coeur et me dit à l'oreille que si je t'aime, je dois craindre ta mort.
CXI.--«Bien plus, elle offre à mes regards le tableau d'un sanglier furieux; sous ses défenses aiguës, je vois étendu sur le dos quelqu'un qui te ressemble, couvert de blessures, et dont le sang répandu sur les fleurs nouvelles les fait pencher de douleur et baisser la tête.
CXII.--«Que ferais-je en te voyant dans cet état, puisque je tremble à cette image? Cette pensée fait saigner mon faible coeur, et la crainte m'enseigne l'avenir! Oui, je prédis ta mort et mon éternelle douleur, si demain tu rencontres le sanglier.
CXIII.--«Mais si tu veux absolument chasser, laisse-toi guider par moi, lance tes chiens contre le lièvre peureux, le renard qui vit de ruse ou le chevreuil qui n'ose rien affronter; poursuis ces timides animaux sur les collines, et tiens tête à ton lévrier sur ton coursier agile.
CXIV.--«Et lorsque tu es sur la trace du lièvre à la vue courte, observe comme le pauvre fugitif devance le vent pour échapper à son danger, et avec quel soin il tourne et traverse et multiplie ses détours; les différents sentiers qu'il suit sont comme un labyrinthe pour dérouter ses ennemis.
CXV.--«Quelquefois il court au milieu d'un troupeau de moutons pour tromper l'odorat subtil des chiens; quelquefois il traverse des lieux souterrains où les lapins habitent, pour arrêter les hurlements sonores de ceux qui le poursuivent; quelquefois encore, c'est dans une troupe de daims qu'il se cache: le danger invente des ruses, la crainte donne de l'esprit.
CXVI.--«Car une fois là, son odeur se mêle à celle d'autres animaux, les lévriers excités reniflent l'air, ils hésitent et ils cessent leurs clameurs jusqu'à ce qu'ils soient parvenus avec peine à reconnaître la piste refroidie. Alors les aboiements recommencent, l'écho répond comme si une autre chasse avait lieu dans les airs.
CXVII.--«Cependant le pauvre lièvre, au sommet d'un coteau lointain, se tient accroupi; il écoute pour entendre si les ennemis le poursuivent encore; il entend de nouveau leurs voix bruyantes, et son désespoir peut bien se comparer à celui d'un malade qui entend retentir le glas.