XVIII.--«Sur mes autels il a déposé sa lance, son bouclier entaillé, son cimier triomphant; pour l'amour de moi il apprit à jouer et à danser; il apprit à folâtrer, à s'amuser, à badiner, à sourire, à plaisanter, méprisant son grossier tambour, ses rouges enseignes, faisant de mes bras son champ de bataille et sa tente de mon lit.
XIX.--«Ainsi, je triomphai du conquérant et je le tins captif dans des chaînes de roses. L'acier le mieux trempé obéissait à la force de son bras, cependant il fut soumis par ma réserve et mes dédains. Oh! ne sois pas trop fier; ne te vante pas de ta puissance, parce que tu gouvernes celle qui dompta le dieu des batailles!
XX.--«Touche seulement mes lèvres avec les tiennes (elles sont si belles; quoique les miennes ne soient pas si belles, elles sont vermeilles aussi): le baiser t'appartiendra aussi bien qu'à moi. Que vois-tu par terre? relève la tête, regarde dans mes yeux où ta beauté se réfléchit. Pourquoi donc tes lèvres ne s'attachent-elles pas aux miennes, puisque tes yeux se réfléchissent dans les miens?
XXI.--«As-tu honte d'un baiser? Eh bien, ferme les yeux, je ferai comme toi; le jour nous semblera la nuit; l'amour tient ses fêtes là où l'on n'est que deux: sois donc plus hardi, nos ébats n'ont pas de témoins; ces violettes bleues sur lesquelles nous sommes couchés ne peuvent ni bavarder, ni savoir ce que nous faisons.
XXII.--«La fraîcheur de tes lèvres séduisantes annonce que tu es à peine mûr; cependant on peut bien goûter tes charmes. Fais usage du temps, ne laisse pas échapper l'occasion; la beauté ne doit pas se consumer elle-même; les belles fleurs qu'on ne cueille pas dans leur éclat se fanent et périssent bientôt.
XXIII.--«Si j'étais laide, vieille et ridée, mal élevée, difforme, grossière, grondeuse, épuisée, la vue trouble, perclue, glacée, stérile, maigrie, desséchée, alors tu pourrais hésiter, car je ne serais point faite pour toi; mais n'ayant aucun défaut, pourquoi me détestes-tu?
XXIV.--«Tu ne peux découvrir une ride sur mon front, mes yeux sont bleus, brillants et vifs, ma beauté comme le printemps se renouvelle chaque année, ma chair est douce et fraîche, mon sang ardent; si tu pressais dans la tienne ma main douce et moite, tu la sentirais disparaître dans cette étreinte comme si elle était prête à se fondre.
XXV.--«Dis-moi de parler, j'enchanterai ton oreille; ordonne, et comme une fée je bondirai sur le gazon, ou telle qu'une nymphe à la longue chevelure éparse, je danserai sur le sable sans y laisser la trace de mes pas. L'amour est un esprit de feu, il n'a rien de grossier qui l'abaisse vers la terre, mais il est léger et aspire à s'élever.
XXVI.--«Témoin cette couche de primevères sur laquelle je repose, témoin ces faibles fleurs qui me soutiennent comme des arbres robustes: deux frêles colombes me traînent à travers les airs depuis le matin jusqu'au soir, partout où il me plaît d'aller. L'amour est si léger, aimable enfant, se peut-il que tu le croies trop lourd pour toi!
XXVII.--«Ton coeur est-il épris de ton propre visage? Ta main droite peut-elle trouver l'amour dans ta main gauche? alors, aime-toi toi-même, sois rejeté par toi-même, prive-toi de la liberté et plains-toi du larcin; c'est ainsi que Narcisse s'abandonna lui-même et périt pour embrasser son ombre dans le ruisseau.