Je commencerai par les Pays-Bas. En considérant les diverses phases de l'histoire de ce pays et les longues relations d'intimité qui ont existé entre son gouvernement et le nôtre, sa lenteur, pour ne rien dire de plus, à exécuter des engagemens formels, lui fait aussi peu d'honneur que le manque d'empressement qu'il témoigne à mettre un terme à des pratiques qu'il a déclarées lui-même contraires à la justice et à l'humanité. Toutefois les argumens du noble Lord (Lord Londonderry), appuyés par les talens et le zèle du Ministre de Sa Majesté près la Cour des Pays-Bas, (Lord Clancarty), ont enfin amené cette Puissance à donner aux traités leur véritable et légitime interprétation.
La Traite des Nègres s'est faite long-temps avec impunité sous pavillon espagnol; mais un juste sentiment du devoir paraît s'être réveillé dans le sein des Cortès. Le Comte de Torreno a employé ses talens distingués en faveur de notre cause, et les Cortès ont enfin soumis à une peine infamante, (dix années de travaux forcés) le crime de la Traite, sous quelque forme qu'il se commette. Les malheureuses victimes qui seront trouvées à bord des vaisseaux négriers seront désormais délivrées de l'esclavage. Il est beau de voir un peuple qui jette les fondemens de sa propre liberté, se montrer sensible au droit qu'ont d'autres hommes à jouir du même bienfait; et la conduite de l'Espagne, dans cette circonstance, redoublera, je n'en doute point, l'intérêt qu'inspirent aux citoyens de la Grande-Bretagne les efforts de ce peuple pour établir son indépendance politique.
Quelque longues et quelque amicales qu'aient été nos relations avec la Cour de Portugal, je suis forcé de convenir que sa conduite, par rapport à la Traite des Noirs, a été honteuse à l'excès. Elle n'a eu qu'un seul genre de mérite, une persévérance inébranlable dans le mal. Au Congrès même de Vienne, tandis que toutes les autres Puissances européennes ont reconnu l'injustice et la cruauté de la Traite, tandis qu'elles ont fixé un terme pour l'abolir, le Portugal seul, tout en accédant à la première de ces déclarations, s'est obstinément refusé à la mesure qui en était la conséquence. Il s'est contenté de nous offrir de discontinuer ses barbaries sur la côte d'Afrique, si nous consentions à acheter cet acte de justice par une concession de privilèges commerciaux. A la fin, néanmoins, la Cour de Lisbonne a stipulé, moyennant une somme considérable pour prix de son consentement, que la Traite serait désormais interdite au commerce portugais au nord de la ligne. Elle a délivré par là de ses ravages une étendue de plus de mille lieues de côtes, et elle a borné son trafic à des contrées qui, ayant fait partie de ses domaines depuis des siècles, avaient des droits particuliers à sa protection et à sa bonté. Mais en dépit de cette convention, l'on rencontre encore des négriers portugais sur tous les points de la côte d'Afrique au nord de la ligne; et il a été prouvé que les Gouverneurs de quelques-uns des établissemens coloniaux de cette puissance prennent part à ces expéditions de forbans. Certes, il serait d'un mauvais augure pour les destinées à venir du Portugal, que le nouveau gouvernement de ce pays, en assurant sa propre indépendance, ne prît aucune mesure pour exterminer un commerce de fraude, de sang et d'infamie. J'ai meilleur espoir de sa législature actuelle; et les principes du nouveau gouvernement formeront, j'ose le croire, un heureux contraste avec ceux de l'ancien. En tout cas, sa conduite ne saurait être pire, en ce qui concerne la Traite des Noirs.
Je passe aux Etats-Unis d'Amérique. Ce pays a débuté plutôt que nous-mêmes dans la bonne oeuvre de l'abolition; mais il est pénible de voir, en étudiant les pièces déposées sur notre table, que le gouvernement de Washington, quoiqu'il ait fait de la Traite un crime capital, quoiqu'il l'ait rangée parmi les actes de piraterie, se refuse encore à la seule mesure qui paraisse devoir être efficace pour mettre un terme au trafic du sang africain: je veux dire, le droit réciproque de visiter les vaisseaux qui naviguent sur la côte d'Afrique.
Il est évident, ainsi que l'a justement observé dans la session dernière mon honorable ami, Mr. Brougham, (et c'est aussi un des argumens dont s'est servi le Secrétaire d'Etat de Sa Majesté), que rien n'est plus distinct de ce qu'on appelle le droit de visite, tel qu'il s'exerce en temps de guerre, que la faculté mutuelle accordée aux bâtimens des deux nations, d'examiner les navires marchands, dans des limites déterminées, et sur le pied de l'égalité la plus parfaite. La seconde de ces mesures, on l'a soutenu avec raison, ne diffère pas seulement de la première, elle lui est, pour ainsi dire, opposée. Car reconnaître la nécessité d'un traité spécial pour exercer un droit dans de certaines bornes et à certaines conditions, c'est en quelque sorte désavouer le droit général et indéfini de visite qui ne se fonde sur aucune convention préalable. La résistance que nous oppose à cet égard le gouvernement américain, est d'autant plus fâcheuse, qu'à Washington même un comité de la Chambre des Représentans a recommandé l'année dernière l'adoption du système de visite mutuelle sur les côtes d'Afrique. Ainsi la branche populaire de la législature, celle où l'on pouvait supposer que les préjugés nationaux seraient le plus long-temps à se dissiper, s'est montrée supérieure à ces considérations secondaires. Cette année encore, un comité du Congrès (nommé dans le Sénat, si je ne me trompe) a reproduit les mêmes argumens en faveur de la visite mutuelle. Néanmoins, le Gouvernement refuse d'accéder à ces conseils, et sa résistance n'est pas exempte de rudesse. Mais de cela même je tire un favorable augure; et quand, en réponse aux argumens irrésistibles de Mr. Stratford Canning, je vois Mr. Quincy Adams toujours sur le point de manquer de mesure, je ne puis m'empêcher d'attribuer une telle disposition au malaise qu'il éprouve en repoussant une proposition évidemment équitable, et j'aime à espérer qu'il finira par l'adopter avec satisfaction. Dans une cause qui embrasse les plus chers intérêts d'une grande portion de nos semblables, il est pénible sans doute de voir le gouvernement américain s'en tenir aux minuties de l'étiquette nationale, au lieu d'envisager la question sous un point de vue plus réel et plus élevé; mais si telle est la diplomatie des Etats-Unis, avec quelle satisfaction n'avons-nous pas reconnu que les sentimens individuels des Américains se sont montrés tels qu'on devait les attendre d'hommes issus de la même origine que la nôtre, d'hommes élevés dans la jouissance des mêmes droits et des mêmes prérogatives constitutionnelles. Les officiers de la marine américaine en croisière sur les côtes d'Afrique, ont secondé nos efforts avec la bienveillance et la cordialité la plus parfaite. Je désire ardemment, je l'avoue, que la Grande-Bretagne et l'Amérique éprouvent l'une pour l'autre les sentimens qui conviennent à deux peuples qui sont descendus des mêmes ancêtres, qui parlent la même langue, qui professent la même religion, qui font gloire de la même liberté politique, et qui sont redevables aux mêmes principes constitutionnels des bienfaits spéciaux dont ils jouissent: je me réjouis de tout indice qui semble annoncer que les deux peuples ne connaîtront bientôt plus d'autre rivalité que celle qui peut exister entre des amis et des frères; et je me livre avec bonheur à l'espoir qu'ils seront désormais unis l'un à l'autre par des liens d'estime et d'affection mutuelles.
Il me reste à remplir la plus pénible portion de ma tâche: je dois parler de la conduite de la France relativement à la Traite des Nègres. Si l'on réfléchit que le gouvernement français a condamné la Traite dans les termes les plus énergiques, comment ajouter foi à ce qui est néanmoins d'une vérité incontestable? c'est que dans quelque direction que nous jetions les yeux, sur toutes les mers, dans tous les ports, sur tous les points de la côte d'Afrique, et presque dans toutes les autres parties du monde, nos regards affligés rencontrent des preuves manifestes de l'activité redoublée avec laquelle des Français indignes de ce nom, se livrent à la Traite des Noirs. Des circulaires sont répandues et en France et dans les colonies; on appelle les plus petits capitaux à s'engager dans ce trafic infâme où des profits énormes doivent récompenser les spéculateurs. Les officiers de la marine royale et les gouverneurs des établissemens coloniaux, semblent également disposés à favoriser la Traite par leur connivence; et dans le même instant, on nous assure que le gouvernement français ne néglige aucun effort pour mettre un terme à de semblables pratiques; ce même gouvernement réputé si exact et si habile dans l'application de ses lois pénales et de ses réglemens fiscaux.
Il existe néanmoins en France des hommes qui ressentent pour cette coupable connivence du pouvoir suprême, l'indignation qu'elle doit exciter dans toutes les âmes généreuses. Le Duc de Broglie, en particulier, a traité cette grande question dans la Chambre des Pairs avec une habileté et une éloquence dignes de l'objet de ses efforts; et en dénonçant les horreurs de la Traite à l'opinion publique, il a montré une parfaite connaissance du sujet jointe à tout le zèle qu'inspire une semblable cause. Tant que la France possédera des hommes tels que le Duc de Broglie, tant que leurs intentions resteront les mêmes, tant que leurs talens seront consacrés à la cause de la justice et de l'humanité, je ne saurais désespérer du succès. Mais c'est un étrange et humiliant spectacle que celui d'un grand royaume qui, comblé des dons de la Providence, placé au premier rang par les progrès de la civilisation et les raffinemens de la vie sociale, emploie les ressources de son industrie à accroître les souffrances et à prolonger la barbarie de nations moins favorisées du ciel. Un pareil crime devient plus odieux encore quand on réfléchit aux circonstances dans lesquelles il se commet; quand on songe que c'est au moment même où à l'issue d'une longue guerre, la France a retrouvé les jouissances de la paix et le gouvernement de son souverain légitime.
L'on nous dit que la religion renaît en France, et que le gouvernement actuel est disposé à en favoriser les progrès; mais j'aurais, je l'avoue, une triste idée d'une religion qui accepterait la honteuse alliance de la Traite des Nègres. Ç'a été l'un des caractères distinctifs du christianisme, que d'adresser ses consolations aux pauvres, de se montrer le protecteur des opprimés, le soutien des malheureux; ç'a été la gloire de l'Evangile que de répandre la paix et la bienveillance mutuelle parmi les hommes. Quel doit donc être le caractère de cette religion qui fait un pacte avec la fraude et la cruauté, avec le meurtre et le brigandage, qui adopte pour missionnaires des hommes endurcis dans le crime, et qui porte la désolation et le pillage dans toute une moitié du monde non civilisé?
Je ne trace point un tableau imaginaire.
(Ici Mr. Wilberforce a lu l'extrait d'une dépêche de Lord Londonderry au ministère français, d'où il résulte que les négriers se procurent des victimes sur la côte d'Afrique en excitant les peuplades indigènes à des actes de brigandage mutuel, en incendiant les hameaux et enlevant les malheureux habitans à mesure qu'ils cherchent à échapper aux flammes).