Lotte ne jugea pas ce minus habens digne d’une réponse. Elle me lança un coup d’œil chargé de noirs reproches :
— Hé ben vrai, Kiki, toi qui prétendais que ton copain était très intelligent ! Mais il ne comprend rien de rien ! Comme gourdée, il n’en craint pas…
Et ce fut ainsi tout le long de cette soirée dont Lemaître, tour à tour héros et victime, m’affirma souvent qu’elle restait parmi ses souvenirs de choix.
A la longue, cette « fille sauvage » finit par se polir un peu au contact de gens qui, à son grand étonnement, pouvaient vivre autre part que sur la « Butte ». Le poète Edmond Haraucourt était de ceux-là. Enthousiasmé des réparties de Lotte, voulait-il pas la présenter à Waldeck-Rousseau ! Je lui conseillai de la mener plutôt au Musée de Cluny (qu’il conserve) et dont les vénérables ceintures de chasteté avaient plus de chance d’intéresser Lotte qu’un profil ministériel.
Le Goffic, armoricain trop modeste, aussi rempli de bonté que de talent, s’intéressa, lui aussi, à Lotte, fraternellement, l’emmenant en Bretagne quand le cafard la travaillait trop dur… Aussi bien, c’était la compagne de voyage rêvée, admirant tout paysage nouveau, insensible à la fatigue, contente de tout. J’ajoute que, d’instinct, elle possédait des délicatesses physiques et morales que bien des donzelles gonflées de prétentions n’apprennent qu’à l’usage. Ce n’est pas elle qui aurait jamais écrit, comme le fit Dora Musi (avant de connaître la gloire au cinéma) : « Mon aimé, quel dommage que tu ne sois pas venu ! Je m’étais justement fait les ongles des pieds… » Lotte s’acquittait de ces soins, sans en parler, même quand elle n’attendait personne.
Pauvre petite déséquilibrée ! Une après-midi de novembre, la pluie faisait rage ; Lotte écrivit fébrilement sur une grande feuille de papier écolier qu’elle posa bien en évidence au milieu de la table de la salle à manger : « Quand il lansquine pareillement, c’est incroyable ce que tout me dégoûte. »
Son porte-plume lui ayant taché d’encre le médius, elle se lava soigneusement les mains, ses jolies mains étroites et longues.
Puis elle appuya contre sa tempe droite le canon d’un petit revolver et se tua, net.
CHAPITRE XII
Les nègres. — Les homosexuels. — A bientôt !