Toutes les druidesses, cependant, ne parvenaient pas à faire rétrograder les envahisseurs d’un geste et d’un mot; tous les généraux romains ne se tuaient pas en tombant de cheval. Après soixante-cinq ans, mêlés de revers et de succès, plus de ceux-ci que de ceux-là, le génie de Rome l’emporta et devait l’emporter; le monde ne marchait-il pas à sa suite? Mais à sa suite aussi marchaient ses dieux, qui, malgré leur nombre, ou plutôt à cause de leur nombre, trouvaient aux bords du Rhin une résistance plus vive, plus prolongée encore que ses soldats.
Rome avait une magnifique mission à remplir. Son but glorieux était de reconstituer l’unité des grandes familles humaines, de les améliorer par le rapprochement, par la fraternité. Pour atteindre à ce but, la guerre avait été son instrument principal; la religion, son moyen subsidiaire, l’arme qu’elle tenait cachée, mais dont elle ne se servait pas moins pour assurer la durée de ses conquêtes.
Par malheur la corruption, une corruption effroyable, se manifestait parmi ses dieux aussi bien que parmi ses grands citoyens. Sur l’échelle double de la civilisation, on monte échelon par échelon; parvenu au faîte, comme le mouvement est la nécessité, l’élément même du progrès, le moment vient où, forcé d’aller, d’aller toujours devant soi, il faut descendre, descendre encore, jusqu’à ce qu’on soit tombé dans la dégradation sensuelle, dans la barbarie savante, raffinée, voluptueuse.... le bas de l’échelle.
Rome avait commencé par dresser des autels à toutes les vertus; aujourd’hui, ses dieux ne personnifiaient que des vices. Le moyen, je vous le demande, d’en proposer l’adoption, d’en faire la présentation en règle à ces hommes grossiers, chez qui la prostitution, l’adultère, le vol, étaient à peine connus de nom; chez qui une femme réclamant l’hospitalité d’un karl, pouvait tranquillement reposer sous son toit, partager même sa couche, sans craindre la médisance, s’il avait placé son épée entre elle et lui; chez qui l’usage des serrures et des coffres-forts n’était pas né et n’avait pu naître. Pour mettre en sûreté leurs objets les plus précieux, ne leur suffisait-il pas de les suspendre en plein champ, aux branches d’un arbre consacré, sinon de les déposer sur la plate-forme d’une pierre druidique, ou dessous, à leur choix? Cela fait, ils pouvaient dormir tranquilles, et pas besoin n’était d’y mettre une sentinelle en faction.
Déjà, du temps de César, les Romains, dans des circonstances semblables, usaient, pour sortir d’embarras, d’une supercherie assez ingénieuse vis-à-vis des Gaulois. Ils avaient feint de retrouver leurs dieux, leurs propres dieux, établis dans le pays depuis longues années. Ainsi, dans la vieille Gaule existait une statue élevée par les Étrusques à un certain Ogmius, ou plutôt Ogma. Le Grec Lucien en a fait mention en ces termes: