«Mais ce post-scriptum vient d’envahir jusqu’aux marges de mes quatre pages; je te quitte, mon cher Antoine. Ton cousin Junius me fait demander par un garçon de l’hôtel si je veux l’accompagner au château de la Favorite; je n’y manquerai pas. La Favorite, située à deux heures de Bade, du côté de l’ouest, était le séjour de prédilection de la margrave Sibylle-Auguste, femme de Louis-Guillaume. J’y trouverai occasion d’ajouter à mes documents déjà recueillis quelques notes sur la compagne de mon héros, digne de lui, je n’en doute pas.»
«Même jour, dix heures du soir.
«Me voici de retour de la Favorite; je crois sortir d’un rêve; je me hâte de rouvrir ma lettre, cher ami, pour lui donner un supplément, et te faire part de mes impressions tandis qu’elles ont encore toute la vivacité, tout le relief de la surprise. C’est un double timbre qu’il m’en coûtera, mais je suis en fonds aujourd’hui.
«En abordant la résidence de la veuve du grand margrave, conservée intacte, même dans la disposition des appartements, des tentures et du mobilier, telle enfin qu’elle l’a laissée à sa mort, vers 1733, j’avais pris un air de circonstance, le front baissé, le chapeau à la main; je m’attendais à trouver une habitation grandiose, sévère, magistrale, en rapport avec les souvenirs qu’elle rappelle. J’y vis une immense boutique de bric-à-brac, une exposition générale de tous les bibelots imaginables, aujourd’hui redevenus à la mode; potiches, chinoiseries, vases et statuettes de porcelaine, de jade ou de céladon, cristaux de Bohême, glaces et verres de Venise, pâtes de Sèvres, craquelés de la Chine, bois de fer de l’Inde, émaux de Limoges, bronzes antiques, faïences et majoriques du seizième siècle, tout y est accumulé sur les murs, les corniches, les chapiteaux; les tables, les dessus de cheminées et de poêles en regorgent; partout, ce ne sont qu’étagères et vitrines. Non, jamais le Petit-Dunkerque, Susse, Tahan, les magasins du boulevard de la Bastille, le musée Sauvageot et le musée de Cluny, en se cotisant, n’en pourraient offrir une collection plus complète. C’est fort curieux, d’accord; mais cela manque tout à fait de dignité.
«A travers ces antiquailles, je cherchai le portrait de mon héros; selon Junius, il y figurait sous plusieurs types différents. Pour quiconque est physionomiste, et, tu le sais, je me pique de l’être, un simple portrait d’après nature, calqué sur l’individu, est le meilleur renseignement historique à consulter. La physionomie dit le tempérament, par conséquent le caractère, le caractère foncier, natif; l’autre, le caractère acquis, se devine d’après les faits accomplis.
«Mais je me perdais dans un dédale de couloirs, de grands et de petits salons, sans pouvoir trouver mon margrave. Junius, d’abord mon cicerone, venait de me quitter pour aller chez la concierge du château prendre sa tasse de petit-lait. Las de mes recherches vaines, en l’attendant, je me mis à examiner une foule de miniatures représentant toute une population de femmes.
«Parmi ces femmes, quelques-unes étaient en costume de ville ou de cour, d’autres en habits de deuil, avec la cape et le rosaire des religieuses; la plupart semblaient travesties en bohémiennes, en saltimbanques, avec des bonnets en pointe ou en turban.... Un instant, je me crus sur la piste d’un précieux renseignement historique.
«Louis-Guillaume avait été d’humeur galante dans son temps; parfois le vainqueur des Turcs comme butin, rapporta de ses campagnes de belles Circassiennes, faites captives sous la tente des pachas mis en déroute.... Mais le moyen de penser que les portraits de ses maîtresses se trouvaient collectionnés chez sa femme? J’y regardai de plus près; toutes ces figures avaient entre elles un air de parenté, de ressemblance; j’avais sous les yeux tout un sérail orné d’une seule tête, et cette femme multiple, tour à tour marquise, nonne, odalisque ou sorcière, c’était la margrave Sibylle-Auguste elle-même!
«Junius, qui revint, me montra en face des soixante-douze portraits de la princesse, soixante-douze autres miniatures représentant un bon bourgeois, à la face vulgaire, aussi bigarré de costumes divers que son vis-à-vis; ce bon bourgeois, ô honte! c’était mon héros, c’était le vainqueur des Turcs!