En ce moment, comme s’il eût voulu répondre à ma pensée, mon petit homme, du fond de sa stalle, m’adressait de temps à autre des signes explicatifs auxquels je ne comprenais mot. Il me montrait l’autel, puis un des squelettes sous sa châsse de verre. Je me contentai de lui répondre par une inclination de tête faussement affirmative, comptant bien, à la sortie de l’église, lui demander la traduction de toute cette inintelligible télégraphie.
La messe dite, je l’attendis dans l’allée de Lichtenthal. Quand je le vis, il était flanqué de quatre femmes, deux à sa droite, deux à sa gauche; je jurerais même qu’un groupe de jeunes filles, qui, par derrière, emboîtait le pas avec lui, lui appartenait en qualité de progéniture. Le moyen de songer à l’extraire de ce massif de femmes pour lui poser mes questions? Mais il m’aperçut, et, sans s’arrêter, sans rompre rang d’une semelle: «Eh bien, me cria-t-il, c’est la messe invisible!... la légende!... vous savez!» Et il passa avec tout son cortége.
Est-ce que je pouvais me soucier encore de légendes, moi que l’histoire absorbait aujourd’hui tout entier?... Cependant, rentré à l’hôtel, par désœuvrement, par distraction, du bout des doigts, je compulsai la liasse aux pattes de mouche d’un air qui lui disait: légende, que me veux-tu? pourquoi t’es-tu fourvoyée chez l’historien de Louis-Guillaume?
Cependant, peu à peu, mon regard s’arrêta plus attentivement sur ces petites lignes noires presque indéchiffrables. Le héros de ladite légende était un parent, un contemporain de Louis-Guillaume, son élève à la guerre, peut-être son filleul; il se nommait Guillaume comme lui; bien plus, je trouvais là l’explication des religieuses violonistes et l’histoire d’un des squelettes de Lichtenthal; enfin, il y était question de ma folle Sibylle-Auguste!... Toutes ces raisons réunies me déterminent à rapporter ici:
LA MESSE INVISIBLE.
Au commencement du dix-huitième siècle le grand-duché était encore divisé entre plusieurs margraves issus d’une même famille. Frédéric VII, margrave de Bade-Dourlach, avait un fils, le parangon des jeunes gens de son âge par ses qualités physiques. Il était si beau de visage et si vigoureusement taillé, que son historien, M. Schœpflin, dit de lui que «la nature, hésitant si elle en ferait un Hercule ou un Cupidon, fit l’un et l’autre.» Au bruit partout répandu de sa beauté pharamineuse, la reine douairière de Suède l’appela à sa cour, résolue à le donner pour époux à sa petite-fille, héritière du trône, laquelle n’avait pu jusqu’alors trouver un prétendant à son goût. Mais il était si libertin, et, pendant les quelques mois qu’il passa à Stockholm il y scandalisa tellement les vieilles dames, qu’il se vit forcé de renoncer à la fille comme au trône du roi Charles XI.
A vingt-trois ans, sous les ordres de Louis-Guillaume, son parent, Charles-Guillaume se distinguait au siége de Landau. Blessé assez grièvement, il quitta l’armée, et, pour achever sa guérison, dut venir prendre les eaux à Bade, où Sibylle-Auguste lui fit un accueil de mère et le logea dans le Château-Neuf.
A cet Alcide-Cupidon les grandes dames et les bourgeoises ne suffisaient déjà plus. Comme don Juan de Maraña, non content de tromper les maris de la cour et de la ville, il osa s’attaquer aux épouses mêmes du Christ.
Un jour, une jeune augustine de Lichtenthal tomba aux pieds de son directeur, l’abbé Bénédict, et se confessa à lui d’avoir été tentée par le diable. Le bon abbé s’arrangea pour que le diable n’y revînt plus, et il s’y prit si bien que Charles-Guillaume lui en garda une rancune profonde.
A cette époque, les malheurs de la guerre, qui se continuait sur le Rhin, avaient resserré toutes les bourses. Les pauvres augustines ne recevant plus de secours allaient se voir réduites à abandonner les orphelines dont elles s’étaient chargées. L’abbé Bénédict, malgré ses quatre-vingt-sept ans, alla de maison en maison, de chaumière en chaumière, quêtant pour ses protégées; mais il s’en fallait de beaucoup que la moisson fût suffisante. Il songea alors à ce noble baigneur, à l’habitant du Château-Neuf, et résolûment il alla lui tendre son aumônière.