«Est-il donc indispensable de savoir l’allemand?»

Antoine fit un mouvement de recul, fronça les sourcils, divisa sa barbe en deux parties, comme lorsqu’il prenait ses grands airs olympiens, et me foudroyant du regard:

«S’il est indispensable de savoir l’allemand pour écrire une histoire allemande? Est-ce ainsi que vous prétendez connaître les exigences de votre rôle? A quelle source emprunteriez-vous donc les faits? Halte-là, monsieur; vous ne voulez pas, j’espère, comme certains habiles que nous connaissons, vous faire le rhabilleur d’ouvrages déjà publiés, en prendre le plan, la marche des événements, le développement des idées, en accommodant le tout, tant bien que mal, à la sauce de votre style? C’est là piller les historiens, mais non écrire l’histoire. Ce métier de corsaire n’est pas digne de toi, mon Augustin. Aie la force de te résigner à quatre ans d’Allemagne ou renonce à ton héros turcophage. Poëte, retourne à tes contes bleus! Je le préfère mille fois.»

O déesse Raison, en t’adressant à moi empruntes-tu de préférence la grosse voix d’Antoine Minorel; ou cette grosse voix elle-même, avec son souffle puissant, aide-t-elle à faire entrer plus rapidement et plus profondément la conviction dans mon esprit? Je ne sais; mais il se fit tout à coup un revirement dans mes idées; en cessant de vouloir planer trop haut, en rétrécissant leur vol, elles me semblèrent se caser plus à l’aise sous la boîte osseuse de mon cerveau; je reconnus qu’Antoine était dans le vrai, disait vrai; j’acceptai son ultimatum et, sans beaucoup d’hésitation, je donnai congé au grand margrave. Quatre ans d’Allemagne, et surtout de langue allemande, me paraissaient trop lourds à porter.

Je n’étais plus historien; j’avais le droit de redevenir légendaire. A quoi bon ce droit, quand le temps allait me manquer, quand je touchais à l’heure de ma rentrée en France?

Qui l’eût prévu? avant la fin de cette même journée, déjà aux trois quarts de son cours, une belle légende allait venir me trouver à domicile, et au milieu de circonstances étranges, inespérées. Je n’aurais pas manqué d’en remercier la Providence, si la Providence ne me l’avait fait acheter à des conditions singulièrement humiliantes.

Pendant notre dîner on nous distribua le pain en portions tout à fait minimes; nous aurions pu nous croire à Londres. «Le repas sans pain, nous dit Junius, est une tradition historique d’Heidelberg.» Ce mot semblait annoncer une légende; je me sentais sur une piste. Cependant je n’osais interroger; je craignais qu’Antoine ne me trouvât bien prompt à retourner à mes anciennes idoles.

Au dessert, il nous quitta pour rejoindre ce chimiste auquel il avait manqué de parole le matin.

Resté seul à table avec Junius, je le remis sur le chapitre du repas sans pain. Ce repas, dont on ne conserve que trop bien la tradition dans le pays, avait été donné par l’électeur Frédéric le Victorieux; mais Junius ne savait rien de plus de lui, sinon que le tombeau dudit électeur se voit encore à Heidelberg, dans l’église neuve des jésuites, autrefois des récollets, et que sur la route de Manheim on montre la place signalée par sa dernière grande victoire.

Cette réponse m’attrista. L’électeur Frédéric me convenait à merveille. Passer de la grande histoire à la légende historique, et du vainqueur des Turcs à cet autre victorieux, c’était déchoir à peine. Mais qui pouvait me venir en aide si Junius, cette encyclopédie vivante du grand-duché, se déclarait impuissant?